SOIT LE NÉANT D’ÊTRE MOI-MÊME

(INTRODUCTION)

 

 

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S’il est un vice qui détourne la littérature de sa vocation fondamentale et s’il est un mal qui la ronge à sa racine même, c’est bien la perversion du rapport à l’écriture par celui à la culture : en effet, à mesure que celui-ci tend à se substituer insidieusement à celui-là, alors qu’il ne peut lui être parallèle que de manière stricte, c’est bien ce qui fonde, à la base, la littérature et la culture de celle-ci en tant que telles, qui tend à s’inverser et, devenant par là-même purement artificiel et obsolète, à dépérir. L’entreprise artistique en général, et littéraire en particulier, qui s’engagerait dans la voie d’une telle confusion, qui s’y laisserait glisser, se vouerait d’elle-même à l’enfermement dans le caractère vicieux du cercle auto-référent et inconséquent de sa fatuité ; en bref, elle se vouerait par nature à la stérilité et à l’inanité : elle s’effectuerait à contre-sens de ce qu’elle est censée être, pour logiquement se perdre et se noyer dans son cours absurde.

Qu’est-il donc à dire, si l’on garde bien à l’esprit cette considération première et si l’on observe dans le même temps la situation des arts, de la littérature, et de la philosophie qui nous est contemporaine, au seuil du troisième millénaire du calendrier chrétien ?

Il se pose un problème bien plus grave et bien plus radical que celui de la pauvreté qualitative, de l’absence d’intérêt et de pertinence, des discours et projets artistiques qui sont avancés ; le problème qui se pose en l’occurrence tient plutôt à celui de la nullité essentielle de ceux-ci, qui consiste dans ce qu’ils ne reviennent finalement presque jamais à rien, ne font que très rarement de différence et n’ont aucune conséquence, quelles que soient leur pertinence et leur subtilité en eux-mêmes, leur degré de science, in abstracto. Le pire ne réside pas dans l’indifférence mais dans le fait que la différence elle-même, au bout du compte, ne fasse pas de différence réelle et ne porte pas à conséquence sérieuse, qu’elle ne soit plus qu’une déclinaison particulière, parfois sympathique, d’un même mouvement d’inertie. Cette définition du « pire » état culturel que l’on puisse penser, c’est bien une caractérisation essentielle de la signification d’une entreprise artistique ou philosophique, et même d’un monde tout entier, qui seraient ordonnés selon l’artificialité induite par la confusion de ce qui les motive - et qui en constitue par là-même la matière, le sens, et la raison d’être – avec la culture de leur forme et de leur existence, abstraites et sans substance intrinsèque, considérées en elles-mêmes comme des fins en soi. C’est d’un pareil délire, de l’aberration d’une telle confusion, que participe la réduction, que nous avons évoquée en ouverture, du rapport à l’écriture au rapport à la culture : en effet, cette réduction revient, en dernière analyse, à la confusion du rapport direct à une entreprise proprement artistique, entièrement dédiée au travail de et sur ce qui fait sens, avec celui, oblique, à l’institution que l’on peut voir dans cette entreprise, envisagée en elle-même et pour elle-même, indépendamment de ce qui en constitue la raison et la matière concrète. À mesure que ce glissement s’opère et que la confusion se normalise, ce sont les notions mêmes de ce projet artistique et de la culture qui en est faite qui se trouvent falsifiées, à tel point que l’hypothèse du pire que nous avons envisagée finit par s’avérer, et que l’inanité devient intrinsèque à l’essence même de la façon dont le monde continue sa marche. Ainsi, ce qui fait sens se voit être comme abusivement industrialisé et surexploité pour être remplacé par l’effectuation d’une simulation massive de son effectivité. La culture prend alors le pas sur l’art à proprement parler, qu’elle phagocyte, en son nom ou en tout cas au nom de sa gloire, en l’inscrivant dans un mouvement et dans une histoire, finie ou infinie, qui, au fil de son expansion, tend à oublier sa raison d’être originelle et à ne plus chercher qu’en elle-même, suivant une fatuité ronflante et une autoréférence stérile, son sens et sa fin. Il s’ensuit très logiquement qu’à mesure que ce processus s’exécute, l’entreprise artistique qui s’inscrit dans son cadre et dans le mouvement qu’il induit, se vide d’elle-même de toute substance et de tout intérêt effectif : elle devient creuse et tourne à vide. C’est ainsi que le livre se retrouve institué comme substance officielle et sève fondamentale et fondatrice de l’intellectuel  authentique, c’est-à-dire cultivé (intellectuel que l’on va jusqu’à qualifier d’homme-livre), et c’est ainsi que la philosophie devient une discipline académique, subdivisée en plusieurs spécialités, dont la fonction est de perpétuer le mouvement culturel et de garder le temple de sa sacro-sainte institution : on ne s’emploie plus vraiment à interroger et à résoudre des problèmes qui se posent, mais, au contraire, on développe à perte ce qu’il est convenu d’appeler des « problématiques ». L’art, la littérature, la philosophie, la pensée, et le travail, en règle générale, de l’homme semblent alors n’être plus que les jouets frénétiques d’une course insensée et perdue d’avance à la perpétuation éternelle d’un système qui cherche vainement, malgré tous les signes de sa défectuosité, à se rassurer, à s’ériger et à s’imposer religieusement. De cette manière, c’est parce que, petit à petit, les discours et les divers travaux entrepris peuvent dériver et n’avoir plus de rapport avec ce qui est censé motiver leur existence, avec leur propos, leur sens originel, qu’ils peuvent en arriver à se vautrer et à s’évanouir naturellement dans l’inconséquence et l’inanité ambiantes : tout ce qui se donne pour signifiant ou significatif, c’est-à-dire pour sensé ou traitant du sens, s’avère alors n’être plus en réalité, parce qu’il faillit à faire l’épreuve constante de ce qui en constitue la légitimité et la raison d’être en tant que tel, qu’un simulacre vulgaire – l’artifice servile permettant l’effectuation masturbatoire d’une mécanique stérile, en bout de parcours. De ce fait, parce que tout ce qui se donne pour signifiant ou qui touche au domaine de la signification apparaît dérisoire, c’est la notion même de sens qui se trouve assimilée à cette supercherie et discréditée ; en effet, si tout ce qui du sens et de la signification apparaît, et même peut apparaître (c’est-à-dire « a droit de cité »), dans le cadre de l’institution culturelle, garante officielle de la représentation du vrai et du spirituel, s’avère absurde et sans âme, il s’ensuit que d’un sens authentique, qui ne se réduise pas à une comédie grossière voire putassière, il devient très rare et difficile de pouvoir déceler la trace. Fourvoyée, l’institution culturelle s’apparente en quelque sorte à une culture de la jachère.

 

C’est justement au cœur d’une telle inanité de la signification du monde, à une époque où un fourvoiement tel que celui que nous venons de décrire est le sort de la civilisation, que l’ouvrage ci-présent trouve son propos ainsi que le temps et le lieu de sa genèse. Aussi n’entend-il pas s’inscrire dans les perspectives de l’institution culturelle et participer de la facticité des discours philosophiques qui lui sont contemporains. Plutôt que de perpétuer aveuglément une conception obsolète de la signification, cet ouvrage décide de faire le pari d’une certaine virginité, de faire table rase pour partir au contraire de la remise en question absolue de la notion même de sens et de l’idée d’un sens de l’existence. Au risque de paraître indécent et d’avoir l’air de mettre à profit le cliché du penseur torturé, je (osons employer la première personne du singulier, puisque, dans ce genre de considération, il n’est de toutes les façons question que d’elle, et non d’une entité intersubjective abstraite que l’on pourrait représenter par un « nous » ou un « on » quelconques) dois dire que j’ai véritablement entamé la construction de mon entreprise philosophique, en tant que telle, dans une période de détresse extrême, de désespoir et de doute aigu, habité par l’idée du suicide et hanté par un mélange curieux, voire paradoxal, de sensations de vide, d’absurde, et de péché. J’étais d’emblée immergé dans la crise du sens induite d’une part, de façon première et fondamentale, par l’impossibilité dans laquelle je me suis trouvé d’élucider le mystère du sens de l’être, celui-ci m’apparaissant comme étant insondable et absolument vide, et d’autre part, de façon seconde mais presque tout aussi confondante, par le sentiment incoercible de l’inanité et de l’absurdité irréfragables du monde et de la société qui m’avaient vu naître à eux et dont j’étais l’un des éléments. Toute la philosophie que j’ai construite à partir de cette situation, et qui constitue la raison d’être des présentes lignes, peut être ramenée à l’effort acharné, la tentative passionnée, de me retrouver et de me comprendre. C’est-à-dire au travail nécessaire pour envisager le plus justement possible mon statut, afin de comprendre qui j’étais et ce que j’étais, comment, dans quelle mesure, et pourquoi je pouvais me situer dans cette vie, et même très concrètement ce que c’était qu’être au monde, respirer ou accomplir les actes les plus évidents, comme le simple fait de bouger son bras, ainsi que ce que cela pouvait bien signifier ou impliquer, sur le plan philosophique. Il s’est donc agi pour moi de faire l’épreuve, coûte que coûte, du paradoxe a priori incompréhensible et dé-totalisant de mon statut d’être épars et disgracié dont tout semblait me dire qu’il était vain : bref, j’étais en quête de légitimité, et il s’est agi pour moi d’essayer, sans rémission possible, d’asseoir cette légitimité de la manière qui convient. En cela, l’entreprise philosophique qui a résulté de cette interrogation critique radicale du sens et de l’être (de l’être en général, et du mien en particulier) peut être considérée comme un effort essentiellement juridique : elle consiste en effet dans la tentative de comprendre proprement et rationnellement ce dans quoi peuvent bien résider les droits et les devoirs inhérents à mon statut existentiel, ces notions conceptuelles étant interrogées a priori, quitte à s’apercevoir au bout du compte qu’elles n’avaient aucun sens ou aucune pertinence. Plutôt que d’écarter d’emblée une approche juridique ou législative de l’existence, comme le préconise Nietzsche, et sûrement par sensibilité personnelle profonde aux idées de la responsabilité et de son assomption, j’ai voulu faire passer mon existence et mon appréhension de l’être au crible d’une interrogation critique rationnelle absolue, avec pour horizon la question du sens.

La découverte à l’origine de la nécessité de cette remise en question radicale du sens et de l’existence, fut donc celle de l’absurde. Ce principe – si l’on peut l’appeler ainsi – que j’ai cru observer en toute chose, en tout être, en tout phénomène, en tout principe même, a littéralement brisé ma vie, en ce sens que, du fait de son sentiment et de sa conception, l’existence m’est apparue objectivement vaine, dénuée de toute valeur et de tout fondement, nulle et sans légitimité aucune, dans le même temps que la subjectivité constitutive de mon identité et de mon quotidien m’a semblé ne revenir finalement qu’à un voile diaphane et dérisoire qui masquerait mal le néant qu’il s’évertue en vain de recouvrir, voire même à une comédie grotesque, pathétique et souvent mensongère. Une chose que l’observation attentive des états de l’être et de ce que l’on nomme communément les états d’âme m’a apprise, c’est que même le caractère tragique de la douleur d’exister n’est souvent rien de plus que le maquillage plus ou moins fragile d’une souffrance vide et parfaitement insensée que l’on cherche à charger d’un sens, d’une histoire, ou d’un pathos quelconque, afin d’en esquiver la misère anonyme et la grisaille. Dans ce vide et cette inanité, où bien souvent il n’y a véritablement rien à dire sur la souffrance ainsi que sur la vie et la mort d’un homme, y a-t-il seulement un sens à dire que l’être existe, et que par là-même il diffère du néant ? Et moi-même qui pose cette question et qui m’envisage comme un être, existe-je seulement, et si j’existe, cela veut-il dire quelque chose par rapport au fait de ne pas exister ? Y a-t-il, au bout du compte, une différence entre l’être et le néant ? Une sorte de maxime me semble capable de résumer et de formuler l’appréhension de l’être (et donc de mon être) et de sa situation existentielle (et donc de la mienne même) qui est consécutive à un pareil point de vue critique et à une telle lecture du vide de l’existence. Il convient donc de l’exposer puis de l’expliquer. Il semble finalement, qu’interrogeant l’être de la manière que nous venons de voir, j’en sois parvenu à la conception d’un paradoxe que l’on pourrait exprimer ainsi : « je suis quelque chose sans être, et je suis sans être quelque chose ».

 

Lorsque je dis, dans la première partie de cette formule, que « je suis quelque chose sans être », j’exprime en fait l’idée de la relativité de la genèse de mon être – j’entends par là celle de tout être si on le considère en lui-même, de façon particulière – à l’entraînement phénoménal – la chaîne des causes et conséquences qui lie les phénomènes les uns aux autres et qui définit leur mode d’existence et leur impact effectif les uns sur les autres – conduit par une mécanique qui m’est a priori parfaitement extérieure. D’où l’idée, et la sensation aussi, de l’impropriété et de l’impersonnalité de ma naissance à l’être – naissance que je ne saurais donc qualifier de « propre » qu’en utilisant des guillemets, en ayant recours à un gros abus de langage. C’est comme si ma « propre » naissance à l’être ne résidait que dans le fait d’avoir été amené à être de façon purement extrinsèque et sans sens particulier. Cette mécanique s’avérant être le principe génétique premier de l’existence, c’est-à-dire le vecteur fondamental qui commande à l’avènement de l’être en général et des différents êtres en particulier, c’est l’existence toute entière qui s’en trouve fondamentalement construite et structurée sur le mode de l’extériorité et de l’indifférence : sa matière concrète, ce dans quoi elle consiste concrètement, s’apparente ainsi à un genre de carapace vide et strictement contingente à elle-même en ce sens qu’elle ne s’appartient nullement et qu’elle trouve son fondement, sa raison d’être et son principe génétique, dans un mouvement qui lui est a priori étranger. Très empiriquement et à titre expérimental, que l’on s’emploie à essayer de déterminer la raison d’être profonde d’un être en particulier : on se retrouve alors à remonter le cours d’une chaîne de causes et de conséquences dont l’on s’aperçoit que plus l’on remonte vers la source absolument première, et plus l’on s’abîme dans des considérations de plus en plus lointaines, étrangères et indifférentes à l’objet de notre examen, des considérations qui ont de moins en moins de rapport avec ce dernier. Ainsi, plus on s’efforce de trouver un sens, à proprement parler, à un être en particulier, et plus on s’abîme dans son absurdité, dans son anonymat fondamental dans le cours d’une existence indifférente, comparable à un courant de néant qui s’incarnerait sans raison. En effet, qu’on observe cette existence et c’est un cliché de dire qu’elle semble fantomatique. Il n’y a apparemment personne à l’extérieur, qui nous voie ou qui puisse simplement le faire, qui ait la perception et la mémoire de notre être : c’est comme si l’existence fonctionnait en boucle, aveuglément, et de manière autiste. Plus encore, au vu des analyses que nous venons de mener, elle ne semble avoir de présence qu’un songe irréel et sans substance. La vie ne serait donc qu’un pont d’un néant vers un autre, soit du néant à lui-même, et le temps ne renverrait à aucune forme de rétention, sinon au vide d’un présent continu dont la présence effective ne ferait pas de différence avec l’absence. Si l’on s’accorde avec ce point de vue, l’existence ne serait donc qu’une vaste extériorité produite stérilement et mystérieusement au cours de l’écoulement du temps : une sorte de masturbation du temps, vide, par la matière de l’être. Le concept de « zéro », qui est une représentation de l’absence d’unité à prendre en compte lors d’un calcul, et qui donc désigne et dénote par sa présence une quantité ou une qualité nulle, l’absence de valeur ou de distinction par rapport au néant, parce qu’il incarne très symboliquement un genre de présence du néant, semblerait donc seoir « à merveille » pour qualifier l’effectivité de l’être.

À bien y réfléchir, si l’on considère comme on l’a fait le processus génétique de l’avènement du monde et de l’être, on s’aperçoit que l’existence revient à une sorte de néant objectivé, de néant dont on pourrait parler parce qu’il nous offrirait une matière et un objet pour se faire (alors que le néant « à proprement parler », parce qu’il n’est, par définition, pas, ne saurait être sujet à un quelconque commentaire : ce serait appliquer un prédicat à un sujet absent, inexistant, inqualifiable). L’existence serait l’absence présente, comme par miracle, et, de ce fait, la présence sans fond, absente. On peut maintenant comprendre la seconde partie de la formule « je suis quelque chose sans être et je suis sans être quelque chose », dont on a dit plus haut qu’elle résumait bien la vision de l’être et de son statut existentiel qui a constitué l’horizon spirituel morbide à partir duquel j’ai entrepris mon effort de clarification philosophique. Cette seconde proposition, il faut avant tout la comprendre comme étant absolument équivalente, sur le plan chronologique, à la première, dans la mesure où toutes les deux sont conjointes et concomitantes comme les versants d’un même principe, d’un même phénomène. On a vu que l’idée que « je suis quelque chose sans être » était significative du caractère impropre de l’existence de l’être - être qui trouve le fondement, le principe, et la condition de son avènement ainsi que de son identité dans un mouvement anonyme et indifférent et dans une matière qui lui est en fait étrangère (il est alors étranger à elle aussi bien qu’elle est étrangère à lui). Et bien lorsque je dis que « je suis sans être quelque chose », même si les termes de cette nouvelle proposition semblent s’opposer à ceux de la précédente (dans la mesure où ce qui est affirmé dans l’une est infirmé dans l’autre, alors que ce que l’une infirme, l’autre en fait l’assertion positive), je ne fais que mettre en lumière la deuxième facette d’une même et unique vérité. Il existe une équivalence, que l’on pourrait qualifier de paradoxale, entre l’idée que « je suis quelque chose sans être » et celle qui veut que « je suis sans être quelque chose ». En effet, ce que la première proposition fait, c’est exprimer ce dans quoi consiste et ce à quoi revient le phénomène de l’existence d’un être, c’est-à-dire de la naissance d’un être à l’être, dans les termes – selon « le point de vue », pourrait-on dire – de la logique indifférente et indifférenciée de la matrice qui génère le mouvement au cours duquel l’être est sécrété ; alors que la seconde proposition exprime quant à elle ce dans quoi consiste et ce à quoi revient le même phénomène, à savoir l’avènement d’un être en tant que tel et son statut dans l’existence, mais cette fois-ci dans les termes – encore une fois, on pourrait utiliser l’expression « à partir du point de vue » - de la logique singulière et particulière de l’être en question. Alors que la première proposition définit le statut existentiel de l’être relativement à la manière dont il a été amené à être, c’est-à-dire à la condition d’être, la seconde définit exactement le même statut, mais en se référant à ce que c’est que d’être quand on a été amené à être, c’est-à-dire à ce que c’est que d’être par rapport à sa condition d’être. Ainsi, lorsque je dis « je suis quelque chose sans être », j’exprime par les mots ce que c’est que la condition d’être – le statut de l’existence - et lorsque je dis « je suis sans être quelque chose », je formule ce que c’est qu’être dans l’existence en général – et il s’agit alors du statut de l’être singulier. La formule « je suis quelque chose sans être et je suis sans être quelque chose » exprime donc les deux aspects du phénomène de la naissance de l’être à l’être, c’est-à-dire du statut existentiel de l’être ; et le paradoxe apparent que l’on peut constater entre les termes des deux propositions qu’elle réunit s’avère significatif d’une sorte de disjonction dans l’effectivité de l’être (dans son occurrence effective), entre l’être et l’existence, de non-continuité entre leur logique, entre ce que l’on pourrait appeler abstraitement leur « point de vue ». Il y a comme une hétérogénéité de l’être avec lui-même, au sein de l’existence.

Cette hétérogénéité de l’être à lui-même, qui est donc, comme nous venons de le constater, fondamentale, puisqu’inhérente à l’essence même de l’être et de la manière dont il est concrètement effectif dans l’occurrence, devient flagrante à mesure que le processus d’effectuation de l’existence, indifférent et indifférencié, comme extérieur à lui-même, en vient naturellement à se différencier et à se particulariser. Elle devient même un problème en soi lorsqu’au cours de la concrétisation particulière de l’existence, un redoublement réflexif de l’être par l’être – la conscience – est amené à exister et à s’opérer dans l’être, en son sein même. Le sujet conscient, dont l’homme est le représentant le plus illustratif que nous connaissions, est la résultante de cette particularisation d’une indifférence générale mécanisée dont le cours donnerait lieu à la naissance à l’être d’un objet singulier qui, du fait d’une propriété de redoublement réflexif, ne serait pas seulement un objet, un « être quelque chose », mais aussi un sujet - un « être quelqu’un », pourrait-on dire. C’est alors le néant lui-même qui se relativise en son sein. Dès lors, on voit bien ce que cette « relativisation du néant », ce passage, tout à fait naturel, apparemment anodin et sans conséquence, du statut d’absence présente à celui de présence absente, peut impliquer : né « pour » être (et c’est déjà trop dire que d’exprimer cet état de fait comme le fruit d’un dessein orienté vers une fin) un genre de vide chosifié et incarné, l’être advenu dans les conditions d’une relativisation du néant est alors un être vide et sans origine dont, du fait de la conscience plus ou moins réfléchie qu’il a de son être, c’est l’être à proprement parler – au sens purement verbal du terme – qui prend le pas sur ce qu’il est et qui est son être, au sens substantif du terme. L’hétérogénéité de l’être (avec lui-même), qui est chose normale dans le déroulement de l’existence, va alors devenir problématique, puisque le sujet ainsi né à la conscience et à la vie va être précisément le sujet de cette hétérogénéité et de la discontinuité qui existe entre la logique de la condition de l’être qui commande à ce qu’il est, et dans laquelle il s’inscrit comme une chose, et la logique purement verbale de l’être dont il se trouve être le sujet singulier.  C’est parce que l’être est à la base quelque chose sans être qu’il en arrive à être, et donc qu’il est, sans que ce qu’il soit puisse être défini en adéquation avec son être verbal ou relativement à lui, c’est-à-dire sans que ce qu’il soit puisse être considéré comme lui étant propre ou simplement comme existant au même titre et au même niveau que son « verbe être » : dans ces conditions, parce que son espace d’existence est le paradoxe de l’effectivité de l’être, l’être sujet à la réflexion de son être va nécessairement s’opposer plus ou moins à lui-même, du fait de l’intériorisation de la disjonction de l’être avec lui-même et du rapport d’implication personnelle et singulière à elle. L’être sujet à la réflexion de son être est nécessairement plus ou moins sujet à la tension interne de l’être : il éprouve cette hétérogénéité, voire cette contradiction, et il se heurte à lui-même. La formule « je suis quelque chose sans être et je suis sans être quelque chose » n’est finalement que l’expression et le reflet de ce rapport d’implication personnelle dans la promiscuité interne fondamentale et fondatrice de l’être, dans le paradoxe de son hétérogénéité à lui-même qui va de pair avec son effectuation concrète dans l’existence. L’homme existe donc dans l’écart qui sépare sa propriété et son identité d’une part, de son impropriété et de son anonymat d’autre part, chacune de ces dimensions demeurant néanmoins imbriquée l’une dans l’autre selon un rapport de fusion paradoxale. C’est là une forme d’écartèlement dont la prise de conscience, si elle est aiguë, est mère d’une crucifixion prenant la forme d’un scepticisme radical et d’un genre très spécial : l’homme se retrouve en situation d’être sans pouvoir véritablement dire qu’il est, à proprement parler, soit qu’il existe lui-même, et il demeure prisonnier du paradoxe constitutif de son être. Il est comme dans l’espace intenable entre deux rives qui, dans un rapport d’attraction et de répulsion réciproques, se renverraient l’une à l’autre tout ce qui tenterait de les accoster, elles-mêmes étant comme des espaces impossibles à habiter.

 

C’est donc là la configuration critique de base dans laquelle s’inscrit la motivation de mon entreprise philosophique, celle-ci se devant être le remède indispensable à cette situation spirituellement intenable. C’est du fait d’une « crucifixion » telle que nous venons de l’évoquer, et telle que nous venons de la déconstruire pour en comprendre le fond et le sens, que j’ai décidé de bâtir une philosophie, afin d’élucider le paradoxe dans lequel je me trouvais pris, moi, singulièrement, à l’instar de l’être en général, et d’apaiser le doute abyssal dans lequel j’étais plongé. C’est que l’incertitude et l’exercice du doute – c’est-à-dire finalement la forme de scepticisme, de rupture par rapport à la foi – que ces considérations induisent sont d’un genre nouveau, particulièrement plus radical que ceux que la philosophie présente et propose classiquement, dans la mesure où, cette fois, il ne s’agit plus seulement d’être dans l’incapacité de déterminer et de connaître la vérité du réel présent ou à venir, mais de souffrir un paradoxe, voire une contradiction ou une aporie, inhérente à cette vérité elle-même en tant que telle.

Le scepticisme, tel qu’on le conçoit généralement et tel que l’on peut le trouver chez un penseur comme David Hume, réside dans la suspension de la faculté de juger et de statuer absolument qui serait induite par l’impossibilité de prouver rigoureusement une thèse particulière et d’en affirmer (ou d’en infirmer) la validité de fait, dans l’occurrence. Il s’agit de l’attitude philosophique de celui qui doute et qui se refuse à faire une assertion définitive par rapport à une thèse, non pas parce que celle-ci serait en elle-même fausse ou absurde, mais parce que sa vérification parfaitement rigoureuse lui demeurerait inaccessible, soit du fait d’une carence dans sa propre aptitude à l’appréhender, soit du fait d’une confusion insurmontable dans la manière dont la vérité considérée elle-même se donne à l’appréhension. Le sceptique s’en remet alors, quant à la considération de la thèse et quant au jugement de sa pertinence, au calcul de sa probabilité plus ou moins grande – calcul à partir duquel il peut éventuellement décider de fonder une certitude morale, une foi, mais jamais une conviction scientifique absolue. C’est dans le fait que la vie continue à jouer son rôle moteur et qu’elle contrebalance, par l’urgence, la nécessité et le mouvement qu’elle suscite, la possible procrastination induite par la suspension d’opinion, que le scepticisme humien évite l’abîme : aucune thèse ne peut être affirmée de manière définitive et aucun dogme ne peut être absolument établi ou admis, même pas celui du scepticisme. On s’en remet alors à la vie ainsi qu’à l’épreuve empirique de son cours et de ses données pour évoluer et faire le choix de se forger des certitudes personnelles relatives et transitoires, qui sont elles-mêmes vouées à connaître une évolution, et donc des changements. C’est ce que l’on appelle le scepticisme « modéré », ou « raisonné », par opposition relative au « scepticisme radical » tel qu’il fut par exemple incarné dans l’Antiquité par Pyrrhon, qui relève en fait de la même essence globale que le scepticisme modéré, mais qui en radicalise le diagnostic et les conclusions, de par ce qu’il conçoit le doute à partir de l’incertitude de l’objectivité du réel au lieu de s’en tenir principalement à douter de la validité de l’appréhension subjective de celle-ci, et qu’il prône en conséquence le désengagement du jugement de la vérité de l’être pour viser à l’ataraxie. Au fond, pour le sceptique, modéré ou même radical, ce n’est pas parce que la vérité est inaccessible, pour une raison ou pour une autre, ou parce qu’en elle-même elle ne saurait être absolue, que la réalité du cours et des données de la vie en elle-même s’en trouve discréditée ou sujette au nihilisme : parce que le doute du sceptique consiste plus dans une entreprise de recul et de dégagement par rapport à la connaissance du réel que dans une implication extrême dans le jugement de celui-ci, il se laisse naturellement modérer par le cours des choses dont il ne remet pas en question la validité en elle-même. En cela, le doute du sceptique, tel que l’on entend généralement ce terme, ne constitue pas une crise en soi ; c’est plutôt une sorte de porte ouverte sur un abîme infini qui peut conduire à une situation critique si l’on se laisse aller à essayer d’en sonder les tréfonds, ce que l’on n’est pas obligé de faire si l’on sait adopter une position raisonnée et modérée. Une crise est un moment de suspension dans le rapport au déroulement normal du cours du temps ; un moment où la vie ne peut plus jouer son rôle moteur malgré le fait qu’elle continue son mouvement ; un moment où le passé ne détermine plus naturellement et mécaniquement le présent, et ne débouche plus de manière évidente sur un avenir, désormais incertain, à inventer. En ce sens, contrairement au scepticisme classique qui ne nécessite pas une telle dislocation du rapport à la vie, dans la mesure où le doute qui constitue sa doctrine ne porte pas sur la validité du réel en lui-même mais sur la connaissance que l’on peut en avoir ainsi que sur la vérité que l’on pourrait affirmer à son sujet, l’effort qui accompagne la remise en question radicale de l’être, dont nous avons vu qu’elle était l’horizon de ma démarche philosophique, se doit d’être absolument critique, car la situation abyssale dans laquelle il place la conscience qui consent à aller dans son sens ne saurait être considérée comme contingente ou relative – c’est-à-dire que l’on ne saurait dans ce cas en faire l’économie : il s’agit là d’un effort d’introspection ainsi que de dislocation et de déconstruction, dans un élan critique, de sa pensée et de ses préjugés, devant aboutir à une remise en question concrète de l’être en tant que tel, en son propre sein, en vue d’une révolution de son rapport à lui-même. Alors que le doute qui va avec le scepticisme classique ne porte finalement que sur des questions de l’ordre de la cognition et n’a pour conséquence naturelle qu’une incertitude quant à la nature et à la vérité du réel dans l’occurrence, celui qui accompagne la remise en question radicale de l’être en tant que tel porte bien sur l’ordre ontologique, et l’incertitude qui lui est consécutive a bien trait à la question de la validité et de l’authenticité de l’être même, et non pas seulement des jugements et assertions que l’on peut formuler par rapport à sa condition générale ou occurrente. De cela découlent deux conséquences concomitantes.

D’une part, dans la configuration problématique nouvelle que nous avons définie et qui nous intéresse ici, l’incertitude, et le scepticisme qui en résulte, ne vont plus porter seulement sur des questions ponctuelles, ou plus généralement, sur des interrogations ayant trait à des données du réel, présentes ou à venir, plus ou moins contingentes, mais aussi et surtout sur l’essence et le sens même de l’être et de ses modalités d’incarnation : le doute ne pèsera alors pas tant quant à la possibilité de connaître le réel et d’en décrypter rationnellement les lois et la vérité, mais plutôt quant à l’existence même d’une vérité, absolument parlant, de l’être et de sa réalité, voire même relativement à l’éventualité d’une facticité essentielle et fondamentale intrinsèque de l’être. D’autre part (et cette seconde conséquence n’est que le second versant d’une même logique), ce scepticisme critique nouveau ne peut plus toucher le sujet conscient qu’en tant que « connaisseur »  - c’est-à-dire en tant que sujet dont l’entreprise est la connaissance – mais aussi, de par ce qu’il est nécessairement ontologiquement impliqué par cette remise en question, en tant qu’être. Ainsi, du fait, d’une part, du caractère essentiel et non plus seulement factuel ou contingent de la critique opérée quant à l’appréhension de la vérité de l’être et de sa réalité, et d’autre part, de l’implication ontologique profonde du sujet qui se prête à cette critique, aucun compromis « pseudo-pragmatique » reposant sur le contrepoids du doute par le pouvoir des mécanismes vitaux ne saurait être fait dans le cadre de notre interrogation, dans la mesure où il ne s’agit plus seulement de remettre en question la possibilité d’appréhender rationnellement le réel et de saisir la vérité des modalités d’effectivité et d’effectuation de l’être, mais d’interroger le sens même de celles-ci afin de déterminer si elles ne sont pas la base d’une sorte d’énorme escroquerie dont nous serions nous-mêmes les fruits et les agents - une facticité dont nous porterions génétiquement l’empreinte et qui serait notre logique de vie et d’action. Cette configuration critique se doit donc d’être absolument radicale, et elle ne saurait, par essence, faire l’économie d’une déconstruction totale, philosophique et existentielle, du processus vital qui nous meut, là où le scepticisme classique ne prônerait que le recul ou le désengagement par rapport à la cognition de sa réalité. Finalement, elle transborde même le cadre du scepticisme dans la mesure où, plus encore qu’elle remet en question ou qu’elle infirme la possibilité de statuer sur une thèse, soit d’affirmer si celle-ci est vraie ou fausse, elle met en valeur une contradiction interne à la logique de l’être en le définissant dans la tension entre deux pôles impossibles, qui seraient les deux thèses, toutes deux non-valides, quant à la question de la nature et de l’intégrité du statut de l’être. La logique existentielle conduirait donc naturellement à une aporie ; et la nouvelle forme de doute, d’inquiétude, d’incertitude, et de scepticisme, qui résulterait de la découverte de ce principe, serait celle qui pèse sur celui qui se trouve nécessairement en situation de gérer cette aporie. Il ne s’agit pas tant de faire avec l’incertitude induite par l’impossibilité d’affirmer une thèse et de se prononcer rigoureusement, mais de faire avec celle induite par la non-validité logique des deux thèses en présence qui sont pourtant incontournables puisque le statut de l’être se définit par rapport à elles. De là un paradoxe cruel et inhumain, dans lequel l’homme est pourtant fondamentalement impliqué. Ce n’est donc plus seulement en tant que « connaisseur », mais au plus profond de lui, en tant qu’être, que l’homme qui interroge l’être, qui le critique et qui doute, se retrouve pris dans la faillite de la raison et dans l’impossibilité ; c’est pour cela qu’il n’y a pas de recul possible : on est déjà nécessairement engagé dans le problème, par nature. Il ne s’agit pas seulement de l’impossibilité de statuer sur l’état de l’être dans l’occurrence ou en général, mais d’être partie prenante dans le paradoxe du statut de l’être, entre le soi et le non-soi, entre l’être et le néant, toujours dans une tension inévitable entre deux pôles sans que ceux-ci soient jamais atteignables. D’où l’incertitude et la nécessité de l’exercice d’un scepticisme critique radical pour qui s’interroge sur l’intégrité de l’être. D’où une situation philosophique et spirituelle atroce pour qui prend à cœur de faire face au paradoxe de la nature de l’être, et donc de sa propre nature.

Mais si cette non-intégrité de l’être, cette facticité, et donc le paradoxe inhumain qui va avec, sont l’ordre naturel des choses dont je participe moi-même, qui suis-je seulement pour m’en plaindre ? Au cœur du paradoxe, de la facticité et du néant de l’être, qui suis-je seulement pour m’y plaindre ?

 

Au vu de ces analyses et si l’on est d’accord avec elles, on voit bien comment et pourquoi ce sont l’idée même, l’essence ainsi que le fondement et le principe d’effectivité de l’être qui apparaissent problématiques. La vie (concept bien vague souvent employé de façon creuse) semble n’être rien d’autre que le pantin, le divertissement aveugle et inutile, du temps – agent ambivalent de la genèse et de la défection ontologiques, qui sont concomitantes. Elle n’apparaît somme toute que comme un rêve flottant au milieu du néant, simplement mû par un mouvement d’inertie qui permet sa « mise en œuvre » et son effectuation, avec en bout de course, de fuite en avant, une mort qui vient l’interrompre sans plus de raison. La vie semble ne revenir qu’à la mécanique fate et avide de la matière diverse, complexe et éclatée, qui travaille à la mise à jour continuelle, au renouvellement et à la perpétuation, d’un mouvement absurde dont le fondement et l’essence même portent en fait la marque d’un paradoxe, voire d’une contradiction ou même d’une imposture. La mort, dans ces conditions, ne serait plus si scandaleuse dans l’absolu, puisqu’elle ne consisterait que dans une sorte de retour de bâton naturel, ni spécialement légitime ni illégitime, de la vacuité du projet existentiel : elle ne serait que le reflet de son non-sens et de son insignifiance dans l’absolu – comme si le vide de l’être le rattrapait en chemin et le rappelait à lui. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la mise au jour du caractère fondamentalement bancal et impropre du rapport de l’être à lui-même, tel que nous avons eu l’occasion de le mettre en évidence en analysant son statut dans l’absolu, révèle que l’absurdité et la vacuité de l’existence tiennent plus à l’essence même de l’être, à ce qu’il est en tant que tel, qu’à ce qu’il n’est pas, à un éventuel manque ou manquement de l’être, comme on l’a très généralement imaginé depuis le début de l’histoire de la pensée humaine. Le néant de l’être serait tout autant inscrit dans sa présence que dans son absence, celle-là s’avérant n’être qu’une forme, voire une falsification, de celle-ci : il serait absolu, inconditionnel. Ainsi, même si la vie n’était pas finie, qu’elle était libre du diktat ou du contrepoids imposé par la mort, et qu’elle était une autorité en soi, un référentiel solide parallèle au temps, elle n’en demeurerait pas moins essentiellement absurde et fondamentalement vaine, toujours comme révélée dérisoire et rappelée à sa vacuité par le reflet qu’elle trouverait d’elle-même dans le néant, comme si la présence n’arrivait pas à se démarquer de l’absence et que sa revendication en tant que présence, son incarnation inutile, était pesante et même obscène.

Qu’il soit cependant clair que mon propos n’est pas ici d’opposer cette pesanteur à une légèreté mythique du néant : c’est juste que tout se passe comme si l’existence n’était qu’un néant fardé, et par là-même pesant, qui abonderait dans l’ab-surdité d’un néant dont on ne saurait dire qu’il est, à proprement parler, léger, et ce, pour deux raisons fondamentales.

Premièrement, le néant n’est rien. Il n’y a rien à en dire et tout effort de prédication à son sujet, tel qu’un jugement selon lequel il serait « léger », est tout à fait vain. Dire « il » en parlant du néant, ou le considérer soit comme un sujet soit comme un objet, est par définition impropre : cela ne peut être accepté ou toléré qu’à condition d’y voir un abus de langage conceptuel, uniquement usité à titre de commodité langagière symbolique. En second lieu, l’idéalisation dans laquelle consiste l’attribution d’une valeur comparative, d’une supériorité, relève bien de la logique existentielle et non de la « logique du néant » (encore une fois, nous employons une telle expression par commodité, parce qu ‘elle est parlante, mais il ne faut surtout pas la prendre au pied de la lettre : elle est impropre et sans rigueur). En effet, derrière toute prédication ou tout jugement de ce type, il y a la référence à ce que l’objet (ou les objets) que l’on examine et sur le(s)quel(s) on se propose de statuer, est (ou sont) ; et de ce fait, la prédication et le jugement renvoient implicitement au critère d’être comme valeur et comme instance référentielle – processus et critères auxquels le néant est parfaitement étranger. On juge en se basant sur ce que l’être est ou n’est pas, en prenant comme valeur de référence l’idée d’un « être bien » dont la définition particulière est fonction de la (ou des) valeur(s) que l’on estime positive(s), c’est-à-dire de la (ou les) valeur(s) dont la participation effective dans l’être est méritoire et digne d’être - digne de l’être. Or, le néant ne saurait être, à l’image de l’être, une sorte d’étalon. Il n’y a, dans le néant, rien à être léger ou pesant ; il n’y a, dans le néant, rien à être mieux ou à être pire. On ne peut concevoir l’idée de « néant bien » comme on peut le faire pour la notion d’« être bien ». De plus, si ce sont la notion et le critère mêmes de l’être dont le sens et la valeur se trouvent mis en cause, c’est la prétention à la présence, même idéelle, qui s’en trouve comme ridiculisée ; et l’idée même d’idéal, à l’horizon de laquelle la valeur et son (ses) échelle(s) se définissent, perd son sens dans l’absolu, puisqu’elle ne correspondrait plus qu’à la satisfaction optimale d’une logique en elle-même absurde ou sans fondement. La légèreté est alors aussi vaine, dans l’absolu, que la pesanteur, dans la mesure où le problème philosophique ainsi posé ne réside pas tant dans l’alternative entre « l’être léger » et « l’être pesant » que dans la nature et l’éventuelle défectuosité de la logique existentielle elle-même – dans la question de la validité de « l’être » simplement en tant que tel, soit de l’assise d’une différence et d’une différenciation entre l’être et le néant, entre l’existence et son absence. Le problème que notre interrogation critique radicale de l’être nous conduit à nous poser n’est pas tant relatif à la valeur plus ou moins grande que la présence existentielle pourrait avoir sur l’échelle dont l’étalon et le point de référence seraient le critère d’être : il s’agit bien plutôt de la mise en cause fondamentale de ce critère, de cette échelle, et donc de cette notion même de valeur, dans l’absolu. Le problème ainsi stigmatisé par l’idée d’une lourdeur prétentieuse de l’être n’est donc pas celui de la pesanteur de l’existence comparativement à une légèreté mythique du néant - ne serait ce encore une fois que parce que d’une part, le néant n’est rien, et donc qu’il n’est rien à être léger, et d’autre part, les termes d’une telle comparaison ne sauraient quoi qu’il en soit être tenus proprement, de manière cohérente – mais bien celui de la destitution du critère et de l’échelle mêmes relativement auxquels la valorisation et la comparaison à l’horizon d’un idéal prend sens, et donc, de ce fait, celui du discrédit de l’idéal en question, qui demeure en tant que tel purement abstrait.

Ainsi, non seulement le néant n’est ni pesant ni léger – il n’est pas – mais en plus sa valorisation en termes existentiels est absurde. Cette valorisation elle-même, déjà caduque dans son application au néant, devient obsolète lorsqu’elle est relative à la satisfaction du critère d’être, soit lorsque celui-ci est sa base référentielle, dès lors que c’est l’aptitude de ce critère, corollaire d’une logique apparemment bancale, à fonder la base référentielle d’une échelle de valeur qui est en premier lieu sujette au discrédit. Et si les idées de valeur et d’idéal, en règle générale, et les diverses catégories qui participent de leur principe, de façon particulière – et avec elles le sens du processus de prédication, de jugement et de comparaison – gardent leur sens en soi, leur pertinence relativement à la logique existentielle et à sa réalité s’en trouve complètement discréditée. Le verbe « être », entendu comme copule logique, comme simple auxiliaire de prédication, garde aussi tout son sens. Mais le verbe « être » entendu au sens fort, comme verbe d’incarnation et de différenciation par rapport au néant – le verbe d’être comme synonyme du verbe « exister » - est quant à lui touché par le discrédit, dans la mesure où il semble ne revenir qu’à l’assertion fantoche d’une différence sans fondement et d’une présence sans fonds. À partir de là, tout absolu ou idéal d’existence, de satisfaction pleine de la logique existentielle, peut apparaître comme le parachèvement de sa vacuité et de sa facticité. L’existence elle-même, indépendamment de toute prédication, ne peut-elle pas être alors carrément comprise comme une imposture, comme une sorte de supercherie ?

 

On peut dénombrer trois façons différentes d’aborder le problème du rapport de la vie avec la mort et de la relativisation que celle-ci fait de celle-là – trois façons qui correspondent en fait à trois degrés dans la mise en cause critique de l’être en tant que tel. Tout d’abord, à un premier niveau, on peut considérer la mort comme l’interruption, relativement explicable mais sur le fond insensée, de la vie, dont l’absurdité et la vacuité ne résideraient alors que dans sa fragilité face à son destin funeste, dont l’échéance relativise le sens et l’intérêt des projets que le vivant pourrait entreprendre, puisque la pérennité et la fécondité de ceux-ci s’avèreraient nécessairement limitées, et même nulles, le moment venu. À ce niveau, ce n’est pas le projet existentiel en lui-même qui se trouve remis en cause, mais plutôt son sens et sa pertinence alors qu’il est, par principe, très probablement voué à l’anéantissement. À un deuxième niveau, on peut étendre cette observation, jusque-là conçue comme étant extérieure et contingente à la logique existentielle en tant que telle, en en considérant la source comme étant inhérente au fondement même de l’existence, plus encore qu’à un contrepoids extrinsèque dont le principe d’effectation de la logique existentielle ne saurait faire l’économie de l’épreuve. À partir de là, la mort ne serait plus appréhendée comme une contingence extérieure à la vie, mais comme une séquelle logique d’un dysfonctionnement, voire d’une aberration, fondamental(e), au cœur  même de ce que c’est d’être. Ce serait alors cette aberration fondamentale, qui remet en cause la validité du projet existentiel lui-même, qui constituerait l’absurdité de la vie : celle-ci s’avèrerait vaine en ce qu’elle sécrèterait elle-même les rouages de sa défection, de son échec. Enfin, un troisième et dernier niveau critique consisterait dans « l’incrimination », ou tout au moins la responsabilisation, de la logique existentielle en tant que telle, dans son essence et dans son sens même, alors que les deux précédents degrés d’analyse tenaient encore ce sens pour acquis dans l’absolu. L’absurdité de l’existence, sa vacuité, consisterait donc, non plus dans un échec programmé relatif au principe d’effectivité de l’être ou au fondement de celui-ci, mais dans la fatuité du projet même d’être, par opposition au néant : c’est-à-dire que le problème ne serait plus celui de la validité de la réalité de ce projet – celui d’une faille fondamentale dans ce que c’est que d’être – mais celui de sa légitimité même, du sens de l’être lui-même.

Or, c’est précisément à ces deux derniers niveaux, et plus spécifiquement au troisième, de l’interrogation critique du sens de l’être, que se situe la configuration philosophique problématique que les analyses du statut de l’être que nous avons entreprises nous ont conduit à définir et à éprouver. Et l’on retrouve bien, dans les observations que nous avons faites à propos du discrédit de la notion même d’idéal lorsqu’elle est utilisée relativement au(x) critère(s) de satisfaction de la logique existentielle, ainsi qu’au sujet de l’équivalence dans la nullité fondamentale de la pesanteur et de la légèreté ontiques, ce scepticisme nouveau que nous avons défini, qui veut que le philosophe qui se trouve en proie à lui et qui le pratique en vient à être écartelé entre deux pôles incontournables mais inaccessibles, et à devoir souffrir la non-validité des deux thèses en présence dans une interrogation, plus encore que l’impossibilité de choisir l’une d’elles plutôt que l’autre. De la même manière que l’analyse du statut de l’être nous a conduit à être écartelé entre le soi et le non-soi, entre la présence et l’absence, on se retrouve maintenant devant une alternative incontournable entre deux contraires également non-valides, impertinents, pour appréhender l’être : entre la légèreté et la pesanteur, l’idéal et son absence, il n’y a aucun des termes qui convient, qui permettrait la formulation d’une réponse, voire d’une solution. Tout se passe comme si la logique existentielle était essentiellement basée sur une déportation constante. L’être n’est jamais lui-même au lieu de son identité, et il s’affirme comme tel là où il est finalement absent. L’être n’est que là où il n’est rien, et il n’est rien là où il est censé être. L’existence ne serait donc pas absurde du fait d’un manquement au principe et au critère de l’être mais du fait même de la logique qui sous-tend ce principe et ce critère. L’existence serait absurde parce qu’elle serait l’existence.

Jusque chez Samuel Beckett, dans la vision radicale de l’absurdité que ses propos théoriques expriment et que ses œuvres littéraires présentent de manière concrète, le problème du néant a toujours été conçu relativement au critère de l’être (en réaction par rapport à sa non-satisfaction) et à la question de la réalité de son objet : l’existence serait nulle parce qu’elle n’aurait rien d’objectif et l’être serait néant parce qu’il n’atteindrait pas l’expression d’un sens. Mais le problème se pose ici à nous (si l’on me permet d’associer le lecteur à ces analyses) en des termes encore plus âpres – ceux de l’absurdité et de la vanité du sens même de l’être et de la légitimité de sa logique d’incarnation. Plus qu’irréel, l’être s’avère pour nous essentiellement néant, indépendamment de la question de sa réalisation ; et le critère même de l’être apparaît fallacieux, indépendamment de la question de sa satisfaction ou de son échec. De cela, le sens et la conception du problème du néant de l’être se trouvent profondément altérés, et radicalisés jusqu’à l’absolu. Au fond, ce qui définit la configuration problématique de notre interrogation, c’est le sentiment, et la conception rationnelle, d’une inanité de la perspective d’être, en général, comparable à celle que l’on a pu observer dans le mouvement de la mécanique culturelle vide de motif et de substance que nous avons décrite tantôt. Cette hypocrisie et cette facticité foncière, nous la ressentons donc dans l’être en tant que tel, dans l’absolu.

 

De plus, cette logique de la déportation et cette inanité dont nous avons pu voir qu’elles caractérisaient, selon nous, le statut de l’objectivité de l’être, en règle générale, sur le plan ontologique, se trouvent transposées de façon particulière dans le cas des êtres singuliers, et se traduisent ainsi concrètement dans l’occurrence de l’être, sur le plan psychologique par exemple. Ainsi, à la faillite générale de l’objectivité de l’être correspondent une multitude de modalités d’absurdités variées, relatives à sa subjectivité. La vie psychologique de tout un chacun ne revient-elle pas finalement souvent à la charge d’un vide muet par un pathos qui nous parlerait et dans lequel on pourrait croire se reconnaître ? Au bout du compte, la vie subjective de l’homme telle que chaque individu peut naturellement la concevoir, en général, et pour lui-même, dans son cas particulier lorsqu’il l’identifie comme étant la sienne, ne revient-elle pas souvent à un fantasme, projeté de façon cinématographique, dans lequel la perspective d’être nous engagerait et trouverait écho, de manière animale voire même mécanique, sans que l’image que l’on se ferait ainsi de soi soit, à proprement parler, le reflet d’une réalité occurrente qui serait la sienne ? La vie subjective de l’homme, ne serait-elle pas plutôt le reflet de sa réalité objective qu’en ce qu’elle reproduirait, sur un plan différent, la même logique que celle qui commande à celle-ci – à savoir le principe de la mise en œuvre et en mouvement d’une identité imaginaire, tandis que la réalité de l’absurdité de l’être serait tue et oblitérée, comme refoulée ?

Tout un chacun peut, pour autant qu’il accepte de procéder à la déconstruction de sa mécanique quotidienne, remonter le fil des abstractions et des mensonges dont l’image qu’il se fait de lui-même et de son environnement est tissée : la vie s’apparente bien souvent à une comédie pré-conditionnée dont les drames et les tragédies ne seraient que des formes et des variantes paradoxales. Puisque dans l’absolu, l’idéal et son contraire, l’existence et le néant, la différence et l’indifférence, reviennent au même, comme autant de déclinaisons modales d’une même absurdité, la vie se fait avant tout dans une vacuité sans nom, dont l’homme cherche souvent à se divertir ou à se détourner, animé par la perspective d’être qui le hante et qui commande à son projet. L’homme peut souffrir atrocement ou être empli de joie ; il peut ressentir la magie d’une grâce qui le sublimerait comme l’horreur d’une disgrâce qui le torturerait. Il ressent des émotions et passe par des états nuancés qu’il vit différemment, mais dont l’absolu, impassible, ne présente pas la trace de la différence et du sens particulier. Puisque dans l’absolu, la présence de l’idéal lui-même, en tant que tel, ne semble pas plus significative et plus importante que celle de son contraire ou que son absence, et puisque toute idée de valeur, absolue ou relative, ainsi que toute notion de grandeur, apparaissent comme n’ayant aucune assise dans l’absolu, faute de l’existence d’un repère absolu relativement auquel elles feraient sens absolument, la vie a bien l’air de ne pas avoir vraiment plus de consistance et de ne pas porter finalement à plus de conséquence que le néant. Dans l’absolu, au milieu de l’indifférence générale, même l’amour ne voudrait rien dire ; même Dieu n’aurait pas de sens ; et même la souffrance ne signifierait rien, ne reviendrait à rien. Les rouages du sens tourneraient donc à vide, et l’absolu lui-même, en tant que tel, ne reviendrait à rien dans l’absolu. L’absolu n’aurait aucun sens dans l’absolu. Dans ces conditions, l’être réfléchi – et donc l’homme – se cherche à travers une ou plusieurs histoires pour trouver un sens, une figure, ou une justification, à ce qui s’avère sans fond mais qui est l’essence même de ce qu’il appelle sa vie ainsi que de la valeur qu’il entend lui attribuer. L’être ne se trouve pas d’identité dans le chaos de perspectives absurdes et anonymes en mouvement, alors il se cherche un « soi-même » dans une image qui, en elle-même, n’a d’objectivité que mythique et qui, considérée isolément, apparaît absurde parce que sans rapport avec rien ; de sorte que, dans un sens ou dans l’autre, d’une manière ou d’une autre, l’être réfléchi se trouve ramené au sentiment d’une sorte de « non-universalité » de la vie, qui apparaît, aussi bien en règle générale que dans les formes particulières qu’elle peut présenter, parfaitement semblable et identique à une pure fiction. Cette confusion serait donc le lieu premier de l’effectivité de la vie subjective de l’être. Ainsi, paradoxalement, on cherche, dans le même temps, d’une part, à justifier la vie, à lui octroyer une consistance qui la différencierait du néant, en la définissant relativement à une image projetée qui serait le reflet de l’identité des êtres, des situations, ou de toute chose effective dans l’occurrence dont on se proposerait de faire l’examen de la réalité, et d’autre part, à justifier aussi cette image, à lui conférer un sens concrètement enraciné et conséquent, en la rapportant à une réalité première sans laquelle elle ne pourrait faire figure, en elle-même, que d’abstraction purement fictive, sans incidence ou différence dans l’absolu par rapport au vide. Parce que la vie, dès lors que l’on essaie de l’appréhender objectivement, semble ne différer aucunement d’une abstraction vide de chair et de conséquence, on cherche à la justifier, en ayant recours à une image à laquelle on s’affaire aussi parallèlement à donner un sens, en la rapportant précisément à cette même vie qu’elle est censée justifier. C’est qu’à partir du moment où le statut objectif de l’être et de son identité est en lui-même bancal, la manière de se vivre soi-même en tant qu’objet central de sa vie et pôle de sa subjectivité, de projeter sa perspective d’être dans une image objective, ne peut qu’abonder dans le sens de la facticité de la logique existentielle. Non seulement on entérine alors la déportation de soi, mais en plus, on abonde dans le sens de sa logique, on s’y abandonne, et à mesure que l’on vit, on en perpétue et on en parachève le mouvement et le projet d’imposture ontologique.

L’emprise que la perspective d’être exerce sur l’être humain pourrait être déterminée et énoncée en ayant recours à la formule que Husserl a utilisée, dans un contexte différent, à l’horizon d’une autre discussion philosophique, pour définir la structure d’effectivité de la conscience : à savoir cette idée que « toute conscience est conscience de quelque chose ». C’est parce que naturellement, hantée comme elle l’est par l’influence pressante de la perspective d’être, la structure subjective de l’être singulier (et donc de cet être qui se réfléchit que l’homme est) a tendance se construire de manière projective – la conscience du sujet ayant alors tendance à ne s’élaborer et à n’être présente que relativement à un objet dans lequel elle se projetterait et qui constituerait, de manière rétroactive, le projet fondateur de son effectivité – qu’elle reproduit le processus paradoxal qui sous-tend, de manière bancale comme nous l’avons expliqué précédemment, l’institution du statut de l’être dans l’absolu et par rapport au néant ; et c’est pour cette raison qu’elle va machinalement dans le sens de la fallacieuse « logique de la déportation » qui instaure le déséquilibre et l’imposture ontologiques. De là une double conséquence destructrice, aussi bien pour le rapport de l’être au lieu de son identité que pour son aptitude à s’inscrire dans son cadre temporel authentique. Ainsi, d’une part, l’être subjectif se vit selon un principe de déportation topologique qui s’effectue du fait de sa projection paradoxale dans une image qui est censée n’être que son reflet, et qui par là-même, pour exister en tant que telle, se doit d’être ultérieure et topologiquement relative à lui, mais dont l’objectivité est la seule garante, par rétroaction, de l’unité de son rapport à lui-même ; et d’autre part, il se vit dans le même temps suivant une déportation chronologique due au fait que ce qui est logiquement secondaire et ultérieur prend le pas et la primeur, sur le plan temporel, sur ce dont il est censé n’être que la représentation, la subordonnée. Parce que tout se passe comme si l’image de l’être, ou en tout cas celle qu’il se fait rétroactivement de façon projective, était la donnée première de la constitution de l’identité de l’être ainsi que de son rapport à lui-même et aux choses – et donc de sa vie psychologique et subjective toute entière – l’être vit naturellement, de fait, en dehors de lui-même, dans un temps qui n’est pas vraiment le sien. Dès lors, la formule du cogito cartésien ne serait qu’une représentation abstraite de l’équilibre idéal que la perspective d’être éperdue d’assise ontologique – la perspective d’être éperdue d’être de fait – tend en vain, approximativement, à instituer à l’horizon ; la formule du cogito cartésien ne serait alors pas la représentation de la réalité des choses et du sujet tels qu’ils existent et se réfléchissent (soit tels qu’ils se constituent une identité subjective) effectivement, dans l’occurrence. Si la vie subjective de l’être se structure de façon projective suivant le principe qui veut que « toute conscience est conscience de quelque chose » – c’est-à-dire que si le rapport de l’être à lui-même et la manière dont il se vit sont directement fonction d’une logique existentielle dont on a pu voir comment elle était bancale dans l’absolu – alors elle ne peut s’ordonner que de façon impropre et extrinsèque, en se basant, pour s’éprouver elle-même, sur le reflet supposé du lieu et du temps qui sont censés être les siens. Concrètement, elle vivrait donc son identité et son action dans le lieu et le temps de l’image qui est censée être sa réflexion, ce qui suppose une stricte non-adéquation topologique, et une non-contemporanéité tout aussi stricte, à soi-même. « Cette image qui se dit être moi, je la suis » : l’identité subjective de l’être se ferait ainsi à contre-sens, non pas selon l’idée que « je me réfléchis, donc je suis moi-même », mais à partir de celle que « je suis moi-même puisque – et dans la mesure où – telle image se reconnaît dans moi, qu’elle se réfléchit comme étant la mienne ». Ce serait donc la réflexion de l’image qui serait le lieu premier de la vie subjective et de la psychologie de l’homme, même si l’image en tant que telle, par définition, ne saurait être que le reflet de la configuration, du lieu et de la temporalité authentiques de l’être, et en aucun cas eux-mêmes. Comme la vue ne se voit pas elle-même et peut être prise pour la vision qui lui est relative, l’être serait aveugle à lui-même et aurait naturellement tendance à se confondre avec l’image de l’horizon de la perspective d’être qu’il a et qui le sous-tend, et à se perdre dans elle. Ainsi, comme le statut objectif de l’être serait basé sur une déportation constante de son identité, son statut subjectif serait le fruit d’une usurpation de sa topologie et de sa chronologie authentiques par une image qui ne serait rien d’autre que l’horizon particulier de la perspective d’être au travail dans la matière particulière de chaque être singulier. Ainsi l’être serait-il mécaniquement tiré en dehors de lui-même pour alimenter le projet existentiel vain et affamé, pour en perpétuer le mouvement absurde et avide ; ainsi l’être serait-il « chosifié » en ce sens qu’il ne serait que le jouet, la chose, d’une logique existentielle qui se chercherait, à travers lui, absorbé, une assise ontologique. La vie subjective de l’homme s’apparenterait donc à un écartèlement entre la quête d’un horizon qui justifierait la vie, en lui donnant une consistance ontologique et en se disant le sens et l’objectivité, et celle, parallèle, de la justification de l’image de cet horizon en le rapportant à la vie telle qu’elle serait, indépendamment de lui. Une sorte de « farce du donnant-donnant » (pour reprendre une expression de Beckett), dans laquelle on chercherait en vain à pallier les carences respectives de la vie donnée et de l’abstraction projetée, en conférant à l’une les qualités et propriétés de l’autre, quitte à falsifier non seulement leur identité et leur réalité, en les confondant, mais aussi leurs lieu et domaine d’effectivité. Mais en vérité, les réalités que l’examen critique de la vie subjective de l’être met en évidence, ce sont d’une part, la non-universalité de la vie, objectivement dérisoire et subjectivement illusoire, dues à des fragilités profondes que l’on ne saurait  grimer parce qu’elles sont fondamentalement inchangeables et irrécupérables, et d’autre part, le caractère mécanique d’un élan aveugle et avide à travers lequel l’être, dans sa fatuité, « s’instrumentalise », s’exploite, lui-même pour se poursuivre indéfiniment, avec lui-même comme seul but et comme seul horizon pour sa quête autoréférente, quasiment autiste.

 

Voilà donc, ainsi décrit a posteriori, le problème spirituel dont je devais faire l’épreuve et qui devait constituer l’horizon d’abord voilé, puis de plus en plus réfléchi et explicite, de mon effort d’éclaircissement philosophique – celui qui a décidé de ma vocation à élaborer une recherche conceptuelle poussée et intransigeante qui se devait d’établir une critique absolue de l’être, de sa vérité et de son sens.

Voilà donc l’interrogation essentielle dont cet essai se veut l’exposition et l’explicitation du cœur problématique ainsi que du développement philosophique en vue de son élucidation.

Ainsi, le point de départ de ma réflexion devait être le sentiment de l’absurdité essentielle de l’être telle que les pages précédentes en proposent l’analyse et la décomposition logique. L’être, en général, et chaque être particulier, seraient ainsi portés par une logique existentielle absurde et aberrante dont la vanité tiendrait non seulement à une incohérence structurelle objective qui vouerait fondamentalement la cellule identitaire de l’être et le projet existentiel à la déportation constante, et de ce fait à l’échec de l’intégrité, mais aussi et surtout au caractère essentiel de la facticité et de la fatuité de la lecture de l’effectivité de l’être à l’horizon de la perspective d’être, qui définit la logique existentielle. L’assise ontologique de l’être et la différenciation par rapport au néant qui le définit spécifiquement en tant que tel seraient donc essentiellement vaines ou bancales, tandis que le fondement ainsi que le principe mêmes de sa dynamique s’avèreraient contradictoires (même si la contradiction en question serait motrice) et fallacieux. En fait, ce serait la « raison de l’être » elle-même, en tant qu’elle s’appliquerait conformément à sa logique, qui s’avèrerait fallacieuse dans sa fécondité même. De sorte que ce serait le mouvement de la vie dont l’effectivité et la dynamique mêmes, telles que la logique existentielle les prévoit et les poursuit, seraient absurdes – dont la fécondité pro-créatrice et l’abondance renouvelée tourneraient à vide. Ce serait la logique existentielle elle-même qui serait subvertie par un vice originel, de sorte que le philosophe, ou l’être subjectif en général, soucieux de mener sa vie d’une manière authentique et sensée, ne saurait concevoir son projet vital que dans l’émancipation par rapport à son cadre et à son mouvement, dans un travail de révolution de son rapport à l’être et donc à lui-même. Mais quel espace peut-on bien concevoir et instituer dans l’existence pour l’émancipation par rapport à la logique existentielle ? Quel espace ontologique peut-il être dégagé pour effectuer cette révolution du rapport de l’être à lui-même qui consisterait essentiellement à se défaire de la logique existentielle, à n’en plus faire le jeu insensé ? Une telle volonté d’intégrité ne trouve-t-elle pas nécessairement son seul aboutissement dans le suicide philosophique, qui devrait logiquement, pour être effectif, se traduire par un suicide ontologique réel ? Et pourtant, le suicide lui-même ne saurait véritablement résoudre ce problème de la vanité de la mécanique existentielle, en ce qu’en tant qu’acte émanant en un point de la vie mais mettant un terme en ce même point et seulement en lui au cours du développement vital, il ne saurait proprement constituer dans l’être une solution ontologique authentique : au lieu de résoudre le paradoxe ontologique essentiel de l’être, le suicide ne reviendrait finalement qu’à l’acte existentiel en conséquence duquel le problème resterait entier mais ne se poserait plus à un point donné dans l’occurrence, la force du courant existentiel se chargeant de plus de récupérer cet acte commis en son sein et de l’intégrer suivant sa propre logique. Ainsi, si la conception de la vanité que la critique essentielle du sens de la logique existentielle met en évidence amène logiquement le sujet épris de sens et d’authenticité à vouloir instituer une révolution du rapport de l’être à lui-même et au néant, soit, en quelque sorte, à « chuter » de l’envol fallacieux, sans base et sans fondement, dans lequel la mécanique existentielle consiste, la voie de la destruction ontologique que l’examen philosophique conduit à envisager ne saurait résider dans le suicide, cet acte ne revenant en fait qu’à la déresponsabilisation face à un problème qui concerne l’être dans son essence et non dans sa simple manifestation ponctuelle. Le suicide ne résoudrait rien : il ne serait que l’affirmation d’un suicide factice de la vie en l’un de ses nombreux points.

On peut mesurer ici le sens ultime de l’idée, que nous avons évoquée et développée précédemment, d’une crise logique suivant laquelle on se retrouverait en situation d’affirmer la non-validité des thèses en présence et en opposition lors de l’examen d’une question. Or, après que l’interrogation critique de l’essence ainsi que du fondement de la vérité, de la réalité, et du sens, de l’existence, ait révélé d’une part, que l’effectivité de l’objectivité ontologique sur laquelle le projet existentiel se fonde oscillait constamment entre le statut de « soi » et celui de « non-soi » sans jamais relever d’aucun des deux authentiquement, et d’autre part, que la sacro-sainte différenciation de l’être par rapport au néant était ainsi vide que la valeur et l’absolu considérés à l’horizon du simple critère d’être ne démontraient en rien le sens de leur valeur dans l’absolu, l’analyse de l’attitude existentielle à adopter pour se situer authentiquement par rapport à l’être et par rapport au néant avère la non-validité des thèses de la vie d’un côté, et du suicide de l’autre. La crise ultime est ainsi atteinte : le lieu de l’authenticité existentielle serait peut-être impossible. Ne resterait pour celui qui entend le problème et qui cherche à le résoudre qu’un enfer sans nom, une noyade spirituelle indescriptible. Une constriction absolue et de rigueur, essentielle, parce que la respiration elle-même, et surtout d’elle-même, de par ce dans quoi elle consiste et de par ce qui la sous-tend essentiellement et fondamentalement, serait un non-sens et une vanité. En effet, plus encore que l’idée beckettienne selon laquelle « le seul absolu est l’absence d’absolu », qui revient à la conception du néant de l’objectivité de l’être et de la compréhension de son occurrence à l’horizon d’un sens global et cohérent, c’est celle qui veut que l’absolu existentiel lui-même, en tant que tel, soit en tant qu’idéal de la logique existentielle, soit vain, que l’appréhension critique de l’être que nous entreprenons nous-même à envisager. Il s’agit là d’une conception du néant essentiel de l’être en soi, en ce qu’il est justement être. En cela, j’adopte une optique spirituelle radicalement différente de celles des autres penseurs du néant de l’être, en ce que les concepts de « néant de l’objet de l’être » – concept auquel les diverses pensées classiques du néant de l’être, pour toutes différentes qu’elles soient, reviennent chacune à leur manière – et de « néant essentiel de l’être absolument en tant que tel », sont complètement différentes et hétérogènes : on ne les aborde ni ne les pense de la même façon ou à partir du même point de vue, ils ne signifient pas la même chose et ne renvoient pas au même problème, et donc à la même interrogation. À l’horizon de l’examen que ces pages tentent de formuler, à l’appréhension de l’impossibilité de la réalisation pleine de l’être, c’est-à-dire à celle de la vanité de son projet d’assise ontologique consécutive au caractère fondamentalement et nécessairement impropre de son existence, s’ajoute celle de sa vanité essentielle ; et de là découle ce que l’on pourrait appeler « une mort supplémentaire de la foi », une destruction plus radicale et plus essentielle de la croyance dans ce dans quoi l’être et son sens consistent. Penser le néant essentiel de l’être, c’est penser son néant pour ce qu’il est, au lieu de toujours le concevoir relativement à ce qu’il n’est pas ; c’est le penser au cœur de l’être, au lieu de ne le concevoir que par opposition, dans la non-aire du non-être. Cela relève d’une conception spirituelle du sens et du néant pure et gratuite, non-réactive, différente de (et non accessible par) celles qui mènent à la conception de la critique de l’être par le biais de celle de son objectivité (soit celles qui mènent à la conception du néant de l’être relativement à ce que l’être n’est pas, au manquement éventuel de l’être, laissant le critère d’être en lui-même pur et valeureux).

Ce que l’interrogation critique essentielle du sens de l’être donne à appréhender, c’est la mise en cause philosophique non seulement du réalisme de la logique existentielle, mais surtout de l’horizon même de son projet, du critère d’être lui-même encore plus que de sa satisfaction possible ou impossible.

 

 

 


 

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