DE NAGARJUNA À SCHOPENHAUER :

LA MORT COMME UNE ILLUSION OU COMME UNE RÉVÉLATION ?

 

 

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Le document qui suit constitue le texte d’une conférence que j’ai donnée le jeudi 3 avril 2003 à l’École Normale Supérieure d’Ulm, à Paris, dans le cadre intime du séminaire La mort du philosophe, organisé par Christophe Litwin et Jean-Baptiste de Froment.

Il s’agit ici de présenter le plan de cette conférence et d’expliciter avec rigueur les concepts et points principaux qui ont été développés dans son cadre, sans que les développements proprement dits soient nécessairement reproduits de façon exhaustive, dans leur intégralité. On trouvera donc dans ce texte à la fois plus et moins que ce qui a été exposé oralement dans le temps réel de la tenue de la conférence…


 

 

 

 

I – LE RAPPORT DE CONDITIONNEMENT RÉCIPROQUE DE LA RELATION À LA MORT ET DE LA GENÈSE DE LA PHILOSOPHIE

 

 

1 – La mort comme horizon de la genèse de la philosophie, et la philosophie comme condition de la relation à la mort

 

Dès les premières lignes du deuxième chapitre des suppléments apportés au quatrième livre du Monde comme volonté et comme représentation – chapitre intitulé De la mort et de ses rapports avec l’indestructibilité de notre être en soi, Schopenhauer définit la mort comme le génie inspirateur de la philosophie. La mort serait l’horizon privilégié à partir duquel, et dans la relation auquel, la genèse de la philosophie s’opèrerait, probablement parce que la mort est un horizon définitif pour la vie, non seulement dans la mesure où elle en constitue le terme, voire le but, mais aussi et surtout, de façon plus essentielle, en ce qu’en tant que frontière qui la sépare du néant, elle la circonscrit et la définit en tant que telle.

Ainsi, la philosophie, qui se propose de penser et de comprendre avec justesse la vérité et le sens de l’existence, serait essentiellement amenée à scruter cet horizon définitif de la vie dans lequel la mort consiste, et à se définir par rapport à lui. Cependant, parce qu’elle constitue la grille de lecture à partir de laquelle le sujet pensant peut appréhender les termes de sa propre existence et se projeter dans l’avenir, la philosophie est aussi la base présente à partir de laquelle l’homme peut regarder vers l’horizon de sa vie : elle conditionne donc la vision qu’il peut en avoir.

De cette manière, indépendamment de la différence, de l’indépendance et de l’intégrité de la mort et de la philosophie en elles-mêmes, il y aurait un rapport de conditionnement réciproque de la relation à la mort et de la genèse de la philosophie, chacune de ces deux dimensions se constituant plus ou moins l’une par rapport à l’autre.

 

2 – La philosophie comme compensation de la certitude de la mort

 

Lecture commentée des trois premiers paragraphes du chapitre du Monde comme volonté et comme représentation que nous avons évoqué ci-dessus, le commentaire permettant surtout de définir très clairement l’essence du propos de Schopenhauer, en la distinguant de points secondaires plus ou moins discutables et plus ou moins contingents.

 

« La mort est proprement le génie inspirateur ou le « musagète » de la philosophie, et Socrate a pu définir aussi la philosophie comme « préparation à la mort » (Platon, Phédon, 81 a). Sans la mort, il n’y aurait sans doute pas de philosophie. Il sera donc naturel de donner place ici, en tête du dernier, du plus sérieux, du plus important de nos livres, à quelques considérations spéciales sur ce point.

L’animal, à vrai dire, vit sans connaître la mort : par là l’individu du genre animal jouit immédiatement de toute l’immortalité de l’espèce, n’ayant conscience de soi que comme d’un être sans fin. Chez l’homme a paru, avec la raison, par une connexion nécessaire, la certitude effrayante de la mort. Mais, comme toujours dans la nature, à côté du mal a été placé le remède, ou du moins une compensation ; ainsi cette même réflexion, source de l’idée de la mort, nous élève à des opinions métaphysiques, à des vues consolantes, dont le besoin comme la possibilité sont également inconnus à l’animal. C’est vers ce but surtout que sont dirigés tous les systèmes religieux ou philosophiques. Ils sont ainsi d’abord comme le contrepoison que la raison, par la force de ses seules méditations, fournit contre la certitude de la mort. Ce qui diffère, c’est la mesure dans laquelle ils atteignent ce but, et sans doute telle religion ou telle philosophie rendra l’homme bien plus capable que telle autre de regarder la mort en face et d’un œil tranquille. En disant à l’homme de se tenir pour l’être primitif lui-même, pour le brahme, dont l’essence ne comporte ni apparition ni disparition, le brahmanisme et le bouddhisme pourront bien plus pour ce résultat que telles religions qui le considèrent comme formé de rien et ne font réellement commencer qu’avec la naissance l’existence qu’il a reçue d’un autre. Aussi trouvons-nous dans l’Inde une assurance, un mépris de la mort, dont on n’a aucune idée en Europe. C’est chose grave en effet que d’imprimer de bonne heure, sur un sujet aussi important, des notions faibles et sans consistance dans l’esprit de l’homme, et de le rendre ainsi incapable pour toujours d’en acquérir de plus justes et de plus solides. Lui enseigner, par exemple, que depuis un instant à peine il est sorti du néant, que, par suite, toute une éternité durant, il n’a rien été, et, malgré tout, qu’il doit être impérissable dans l’avenir, n’est-ce pas lui enseigner que, mécanisme mû toujours et toujours par une volonté étrangère, il doit être cependant responsable de sa conduite et de ses actes pour toute l’éternité ? Que plus tard, quand son esprit a mûri, quand la réflexion est née, il vienne à être frappé du caractère insoutenable de pareilles doctrines, et il n’a rien de meilleur à y substituer ; bien plus, il n’est même plus capable de rien concevoir de mieux, et il est ainsi privé de la consolation que la nature même lui avait ménagée, en retour de la certitude de la mort. C’est à la suite d’une évolution de ce genre que nous voyons aujourd’hui même (1844) en Angleterre, parmi des ouvriers de fabriques pervertis, les socialistes, et, parmi des étudiants corrompus, les jeunes hégéliens en Allemagne, s’abaisser jusqu’à des doctrines toutes matérielles, qui ont pour formule dernière : edite, bibite, post mortem nulla voluptas (mangez et buvez, après la mort il n’y a plus de plaisir), et se peuvent caractériser du nom de bestialité.

Cependant, d’après tout ce qui a été enseigné sur la mort, il est incontestable qu’en Europe du moins, la pensée des hommes, que dis-je ! souvent celle d’un même individu, se prend plus d’une fois à osciller entre la notion de la mort conçue comme anéantissement absolu et la croyance que nous sommes immortels, pour ainsi dire, en chair et en os. Les deux idées sont également fausses ; mais nous avons bien moins à rechercher un juste milieu entre elles qu’à nous élever au point de vue supérieur, d’où les opinions de ce genre s’évanouissent d’elles-mêmes. »

 

Pour Schopenhauer, l’homme diffère fondamentalement de l’animal en ce que, de par ce qu’il est doté de la faculté de raisonner et de se réfléchir, il est nécessairement voué à prendre conscience de sa mort à venir comme de son être, celle-là participant de la définition de celui-ci. Prendre conscience de son être serait essentiellement saisir sa finitude en même temps que sa définition, ce qui renverrait forcément le sujet pensant à la prise en compte de sa mort à venir en même temps qu’il appréhenderait sa propre singularité.

Dès lors, la réflexion philosophique et la méditation religieuse seraient semblables en ce qu’elles consisteraient toutes deux dans la compensation, dans le pouvoir de consolation, qui irait de pair avec ce poison qu’est le travail de la négativité au cœur de l’être, dans son rapport à lui-même. La raison serait donc ambivalente : elle serait un poison pour l’être en même temps qu’elle serait le remède, ou la drogue, adaptée pour lutter contre ce poison.

Partant de ce principe, Schopenhauer développe l’idée d’un rapport de conditionnement réciproque de la relation à la mort et de la genèse de la philosophie, en montrant que si la mort est le génie inspirateur de la philosophie, parce que sa découverte est un poison qui appelle l’esprit à se défendre, ce sont en revanche les termes de la philosophie qui définissent l’efficacité du contrepoison grâce auquel l’homme peut, ou ne peut pas, vivre correctement sa relation à la mort. Pour Schopenhauer, la valeur d’une philosophie serait donc proportionnelle à la pertinence du contrepoison qu’elle fournit pour affronter proprement la mort, et mourir ainsi véritablement en philosophe. Ainsi, de la même manière qu’en tant qu’horizon définitif de la vie, elle participe de la vérité essentielle de l’être, la mort serait un horizon définitif pour toute philosophie qui se respecte, et le philosophe authentique serait celui dont la philosophie lui permettrait de proprement mourir en philosophe.

 

3 – Le rôle de la philosophie dans l’appréhension de la mort selon Schopenhauer

 

L’expression « la mort du philosophe », qui définit l’horizon thématique du séminaire dans le cadre duquel le développement présent est proposé, peut être entendue de deux manières, l’une anodine et l’autre plus singulière : on peut en effet comprendre cette formule comme désignant le rapport personnel ou professionnel du philosophe à la mort qui frappe indifféremment et généralement tout être vivant, mais on peut aussi l’appréhender de façon plus spécifique, comme désignant précisément la mort d’un individu qui se différencierait des autres en ce que sa vie serait réglée et menée à l’horizon de la philosophie. Dans le premier cas, la mort serait appréhendée comme un phénomène général et indifférencié, par rapport auquel les philosophes pourraient adopter, ou ne pas adopter, une attitude particulière, alors que la seconde acception a trait, de manière spécifique, à la singularité et à la différence éventuelles d’une mort qui serait, à proprement parler, celle d’un philosophe, voire une mort proprement philosophique.

Aussi, la vision que Schopenhauer propose de la constitution de la philosophie à l’horizon du problème posé par la certitude de la mort confronte-t-elle ces deux niveaux d’appréhension de la finitude de l’homme par le philosophe, en  affirmant, de manière implicite, que la valeur d’une philosophie se mesure, au bout du compte, à son aptitude à faire d’une mort indifférenciée une mort proprement philosophique dans laquelle l’homme puisse se reconnaître. Il s’agirait alors pour la philosophie de réformer la relation à l’horizon mortuaire de manière à faire de la mort indifférenciée du philosophe en tant qu’être vivant comme les autres une mort singulière qui soit, à proprement parler, une mort de philosophe. L’horizon de la mort serait ainsi premier par rapport à la philosophie, mais l’horizon de la philosophie primerait en revanche sur la relation à la mort, qu’il conditionnerait.

Cependant, Schopenhauer insiste bien sur le fait que toutes les philosophies ne seraient pas à mettre sur le même plan, puisque certaines seraient plus à même que d’autres de permettre une telle réforme, et que certains modes de pensée conditionneraient même la relation à la mort dans un sens négatif, à l’horizon d’une philosophie inadaptée et fallacieuse. C’est dans cette optique qu’il dénonce très fermement, avec une véhémence non dissimulée, l’empire d’un point de vue européen, judéo-chrétien et dialecticien (au sens hégélien du terme), qui vouerait, selon lui, l’appréhension de la mort à l’aporie, quand la philosophie orientale du bouddhisme serait largement plus à même d’émanciper l’entendement humain.

 

 

Dans ces conditions, plusieurs questions se posent nécessairement : cette différence que Schopenhauer établit entre un point de vue européen et un point de vue oriental bouddhiste est-elle vraiment effective ? Et si c’est le cas, selon quels termes cette effectivité peut-elle être définie ? Enfin, Schopenhauer est-il exactement dans le sillage de la philosophie bouddhique qui l’a influencé et dont il entend assumer l’héritage, ou n’a-t-il pas plutôt, en tant que philosophe européen né en 1788 à Dantzig, une position plus ambiguë, composite, voire bâtarde ?

 

Afin de pouvoir répondre à ces questions, il convient avant tout de se pencher sur l’essence de la philosophie bouddhique dont Schopenhauer parle dans le texte que nous avons examiné précédemment ; et c’est vers le philosophe Nagarjuna, fondateur de la philosophie bouddhique dite du Milieu, que nos regards vont à présent se tourner, pour tenter de comprendre l’essence de ce point de vue oriental qui permettrait une appréhension différente des rapports entre la philosophie et la mort.

 

 

II – LE MADHYAMIKA DE NAGARJUNA

 

 

1 – Nagarjuna et le Madhyamika

 

NAGARJUNA : philosophe bouddhiste indien (1er-2ème s. ou 2ème-3ème s., selon les sources), révéré aujourd’hui encore dans tout le monde bouddhique, aussi bien à Ceylan qu’en Chine, au Tibet et au Japon, qui révolutionna en son temps la tradition conceptuelle de la philosophie dite du Grand Véhicule, le Mahayana, dont il était issu, en proposant une voie médiane – le Madhyamika, ou Voie du Milieu – entre l’enseignement de cette école et celui des théories propres au Petit Véhicule, le Hinayana.

 

MADHYAMIKA, la Voie du Milieu : philosophie de la conception du milieu libre des extrêmes de permanence et d’annihilation en vue de la révélation de la Perfection de la Sagesse délivrée par l’Éveillé (c’est-à-dire le Buddha, appelé aussi le Vainqueur Shakyamuni). On utilise généralement le terme de Madhyamika pour parler de l’école philosophique de la Voie du Milieu et de son enseignement, et l’on privilégie celui de Madhyamaka pour désigner la réalité que cette philosophie définit (cela dit, les deux termes sont fréquemment employés de manière équivalente…).

La Voie du Milieu est essentiellement basée sur deux théories concomitantes : celle qui dit qu’il ne peut y avoir de nature propre, et donc de chose en soi, effective dans la réalité de l’existence, et celle qui veut que cette réalité soit le fait d’une production dépendante générale qui provoquerait et coordonnerait l’effectivité des phénomènes.

Il s’agit donc d’une philosophie « conséquentialiste » de la vacuité qui définit une voie médiane entre le substantialisme et le nihilisme, qui sont les deux thèses extrêmes qu’elle réfute.

 

Cela dit, à ce stade de cet exposé, il est très important de préciser que, parce que cela l’éloignerait trop de son objet originel, et parce que son cadre temporel ne le lui permet pas, la conférence présente n’envisage aucunement de dresser un historique et un compte-rendu doctrinaire exhaustifs de l’évolution du Madhyamika, et a fortiori du bouddhisme tout entier.

Il va de soi que la philosophie de Nagarjuna n’est pas représentative de la totalité de la (des) pensée(s) bouddhique(s) ; mais si c’est elle, parmi toutes les autres, que nous avons choisi d’examiner, c’est parce qu’elle nous semble dire l’essence du bouddhisme tel qu’il a été conçu et tel qu’on peut aujourd’hui encore le concevoir, et surtout parce qu’elle correspond très exactement à l’idée énoncée par Schopenhauer d’une philosophie émancipée d’une appréhension de la mort oscillant entre la conception d’un anéantissement absolu à venir et la croyance en l’immortalité.

La Voie du Milieu correspond très exactement à cette philosophie qui concevrait l’essence de l’homme comme ne comportant ni apparition ni disparition. Elle consiste très précisément dans ce mode de pensée, qui se constitue par opposition à deux thèses contraires affirmant soit la permanence des substances soit leur annihilation, que Schopenhauer oppose à la doctrine dialectique européenne d’inspiration judéo-chrétienne et hégélienne.

 

2 – Le Traité du Milieu

 

Pour ce qui est de l’œuvre de Nagarjuna, la tradition bouddhique lui attribue au moins ce que l’on appelle les six œuvres dialectiques, le Traité du Milieu en constituant la pièce centrale, le corps, quand les cinq autres (les Soixante Stances de raisonnement, les Soixante-dix Stances sur la vacuité, la Réfutation des objections, le Traité dit « Finement Tissé », et la Guirlande Précieuse) seraient ses développements, ses extensions.

La Traité du Milieu est constitué de vingt-sept chapitres qui définissent autant de points de vue, d’approches analytiques, à partir desquel(le)s Nagarjuna s’évertue à articuler une déconstruction rationnelle des différentes dimensions de la réalité de l’être afin d’avérer la nécessité logique et la complétude de sa double théorie de l’absence de nature propre effective et de la relativité de la constitution du fil de l’existence – désigné par le terme « ainsité » - à une interdépendance possible dans le cadre global d’une production dépendante absolument générale.

 

Les intitulés des vingt-sept chapitres du Traité du Milieu sont les suivants :

 

            _ Analyse des conditions

            _ Analyse du mouvement

            _ Analyse des facultés

            _ Analyse des agrégats

            _ Analyse des éléments

            _ Analyse du désir et de son objet

            _ Analyse des composés

            _ Analyse de l’action et de l’agent

            _ Analyse du préexistant

            _ Analyse du feu et du combustible

            _ Analyse d’une extrémité antérieure et d’une extrémité postérieure

            _ Analyse de la souffrance

            _ Analyse des formations

            _ Analyse du contact

            _ Analyse de la nature propre

            _ Analyse de l’asservissement et de la libération

            _ Analyse de l’acte

            _ Analyse du je et des phénomènes

            _ Analyse du temps

            _ Analyse de l’assemblage

            _ Analyse de la production et de la destruction

            _ Analyse de Celui-ainsi-allé

            _ Analyse des méprises

            _ Analyse des vérités supérieures

            _ Analyse de l’au-delà des peines

            _ Analyse des douze facteurs de l’existence

            _ Analyse des vues

 

En fait, au cours de ces vingt-sept investigations philosophiques, Nagarjuna utilise de manière systématique une dialectique de démonstration par l’absurde et de réduction logique pour révéler l’aberration que constituerait l’idée de l’effectivité de natures propres, et pour démanteler, à tous les niveaux et sur tous les plans, les bases des points de vue jugés extrémistes, qui professent soit l’idée d’une substance et d’une permanence des choses en elles-mêmes, soit leur négation absolue. La réfutation de ces deux thèses extrêmes et l’établissement d’une théorie médiane constituent l’essence et la raison d’être du système de la Voie du Milieu.

 

3 – La double théorie de l’absence de nature propre et de la production dépendante

 

On l’a déjà vu précédemment : la philosophie du Madhyamika est essentiellement basée sur deux théories concomitantes – à savoir celle de l’absence de nature propre des choses et des phénomènes, et celle de la production dépendante.

 

THÉORIE DE L’ABSENCE DE NATURE PROPRE :

 

On pourrait résumer l’argument principal de la théorie de l’absence de nature propre, tel qu’il est décliné de manière à chaque fois particulière dans les vingt-sept chapitres du Traité du Milieu, en ayant recours à la formule générale suivante :

 

(à propos de la nature des choses et dimensions constitutives de la réalité)

 

            Ni être, ni non-être

            Ni à la fois être et non-être

            Ni à la fois ni être ni non-être

 

Les théories de l’être et du non-être seraient à réfuter au même titre, comme des positionnements, positifs ou négatifs, par rapport à une notion en elle-même erronée, qui serait celle de l’être en soi. Cette notion ne serait qu’une vue de l’esprit que l’on ne saurait accepter qu’en tant que commodité conventionnelle de langage.

En effet, selon Nagarjuna, il ne pourrait pas y avoir de nature propre effective dans la réalité de l’existence, chaque chose ou entité – chaque dimension de l’être en règle générale, qu’elle soit abstraite ou concrète, qu’elle soit censée être tangible, comme les corps, ou ne pas l’être, comme le désir ou comme le temps – ne pouvant pas exister en elle-même, car elle devrait alors toujours être même là où elle est censée être différente, et être différente là où elle est censée être même.

C’est en tout cas l’argument invoqué sous diverses formes, à chaque fois adaptées au problème analysé, par Nagarjuna pour démontrer sa théorie de l’absence de nature propre des choses et des phénomènes.

 

En guise d’illustration, lecture commentée d’un extrait du premier chapitre du Traité du Milieu :

 

            « Où que ce soit, quelles qu’elles soient

            Les choses ne sont jamais produites

            À partir d’elles-mêmes, d’autres,

            Des deux ou sans cause. »

 

En guise d’illustration, lecture commentée d’un extrait du sixième chapitre du Traité du Milieu :

 

            « À l’instar du désir, tous les phénomènes

            Ne sont ni simultanés ni non simultanés »

 

En guise d’illustration, lecture commentée d’un extrait du vingt-et-unième chapitre du Traité du Milieu (le commentaire se devant d’insister sur la concomitance et l’équivalence, dans l’esprit de Nagarjuna, des deux propositions avancées) :

 

            « Les choses n’existant pas,

            La production et la destruction n’existent pas ;

            La production et la destruction n’existant pas ;

            Les choses n’existent pas. »

 

Note : Il convient de préciser que si ces trois extraits sont significatifs de la nature de la conception de Nagarjuna relativement aux questions de la naissance, du développement de l’existence et de la mort des êtres, ils n’entendent pas pour autant être représentatifs de l’entièreté des assertions contenues dans le Traité du Milieu et de la méthode qui les sous-tend. L’analyse attentive de ces assertions et de cette méthode exigerait en effet un examen beaucoup plus long et beaucoup plus minutieux…

 

THÉORIE DE LA PRODUCTION DÉPENDANTE :

 

Dès lors que Nagarjuna réfute la validité de l’idée d’une nature propre des choses et des phénomènes, et donc celle de la conception de la réalité de l’identité des êtres considérés en eux-mêmes, il ne peut admettre que le cours de l’existence puisse consister dans la production, la succession et la destruction de ces mêmes choses et êtres qui ne sont pour lui que des vues de l’esprit discursif. Pour Nagarjuna, le cours de l’existence ne saurait consister que dans l’articulation d’interdépendances sans objet ni sujet, sans identité propre ni altérité en tant que telle, dans le cadre global d’une production dépendante générale et indifférenciée.

Aucune chose n’adviendrait en elle-même et en tant que telle du fait et dans le cadre de l’effectivité, de l’ainsité, de cette production dépendante générale que Nagarjuna décrit, tout simplement parce qu’il n’y aurait aucune chose qui serait en elle-même à produire ou à détruire, la « chose elle-même » n’étant que pure fiction. Rien ne s’appartiendrait dans l’existence ; rien n’aurait vraiment d’identité singulière intègre. Il n’y aurait pas production, au sens transitif du terme, de quoi que ce soit, et rien n’existerait, absolument parlant, en soi : l’existence ne consisterait somme toute que dans une production générale intransitive, dont aucune chose, à proprement parler, ne résulterait en elle-même.

L’existence serait production, mais elle ne serait production de rien, car rien ne serait ni le sujet ni l’objet de cette production.

 

Afin de traduire simplement la pensée de Nagarjuna et de la transposer dans des termes occidentaux, on pourrait utiliser, pour peu que l’on en fasse résonner les composantes dans l’absolu plutôt que relativement au contexte dans laquelle elle a été conçue, la célèbre formule du biologiste Lavoisier :

 

            « Rien ne se perd, rien ne se crée ; tout se transforme. »

 

Pour Nagarjuna, dans l’existence, aucun n’objet ne serait proprement produit ou détruit car il n’y aurait rien à naître ou à mourir : dans l’absolu, dans la fiction des « choses elles-mêmes » comme dans le cours concret de la réalité, il n’y aurait matière ni à la naissance ni à la destruction de quoi que ce soit de particulier. Il n’y aurait que ce tout, dans lequel la production dépendante générale et indifférenciée consisterait, qui se transformerait à mesure qu’il s’effectuerait, au fil de son effectivité, sans que rien ne soit jamais créé ou perdu.

 

 

Ainsi, la Voie du Milieu s’opposerait donc à la tradition judéo-chrétienne et dialectique européenne en ce qu’elle enseignerait la vacuité absolue des choses et leur absence de naissance comme de mort (la naissance y est décrite comme « dépourvue de naissance », et la mort comme « dépourvue de mort »), tandis que la philosophie européenne consisterait très généralement dans la conception de la genèse et de la mort des êtres à l’horizon soit de la transcendance du verbe divin, soit de l’immanence du cycle vital.

Mais qu’en est-il donc de l’essence de cette opposition, et ces deux points de vue ainsi opposés n’admettent-ils pas quelques points de collusion ? Schopenhauer, qui se situe à la rencontre de l’occident et du bouddhisme, n’est-il pas lui-même le symbole d’une pareille collusion, ou bien la nature ambiguë, voire contradictoire, de sa position ne trahit-elle pas au contraire le caractère incoercible de la divergence de ces deux cultures philosophiques ?

 

 

III – LES DIALECTIQUES ANTONYMES, ET L’APPRÉHENSION DE LA MORT AU CŒUR DE LEUR OPPOSITION

 

 

1 – La mort comme une illusion : apprendre à ne pas mourir et à ne pas être né

 

            Au vu des analyses qui précèdent, il apparaît que le Madhyamika de Nagarjuna professe qu’il n’y aurait rien à naître ni à mourir, et que la naissance comme le mort ne seraient qu’illusions. En effet, comment la mort pourrait-elle être autre chose qu’un rêve quand elle n’a, à aucun moment et à aucun endroit, aucun objet auquel se rapporter ? La mort, que l’on entende ce terme de manière abstraite et générale ou de manière concrète et particulière, se rapporte toujours implicitement à un objet, dans la mesure où, par définition, elle se différencie du néant en ce qu’elle est anéantissement, annihilation, de quelque chose qui a existé. Aussi, s’il n’existe aucune chose dont la mort soit l’anéantissement, alors la mort elle-même ne peut être qu’une pure fiction.

Le philosophe bouddhique véritable se doit donc de se garder d’appréhender la mort, comme on se doit toujours de se garder d’adhérer à une illusion qui n’adviendra jamais, faute de pouvoir advenir. Il s’agit pour lui de rester serein en ne s’occupant pas d’une échéance illusoire et insensée : pour lui, mourir en philosophe consisterait à admettre que le philosophe qu’il est censé être n’existe pas en lui-même, et que la mort de ce philosophe, c’est-à-dire celle qui est censée être la sienne, n’est pas plus réelle. Apprendre à mourir serait donc plutôt apprendre à ne pas mourir et à ne pas être né, soit apprendre l’acception et l’acceptation de sa vacuité dans le cadre de la production dépendante générale.

 

En guise d’illustration, lecture légèrement commentée du passage suivant :

 

            « Hommage au Parfait Éveillé

            Le Suprême Orateur, qui enseigne

            Que ce qui apparaît en dépendance

            Est libre de cessation et de production,

            D’anéantissement et de permanence,

            D’allée et de venue,

            De diversité et d’unité,

            L’apaisement de la pensée discursive, la félicité. »

 

Ce serait en s’émancipant de l’appréhension de son existence comme étant la sienne et des choses comme étant elles-mêmes, par opposition à ce qui leur serait autre, que le philosophe bouddhiste s’éveillerait au-delà du cauchemar auquel le rêve de la nature propre des êtres serait voué à tourner. Ce serait en se détachant de la croyance aux frontières, dont la mort fait partie au même titre que l’ego, qui définissent faussement l’identité des choses telle quelle, dans sa finitude et dans sa singularité, par opposition à ce qu’elle ne serait pas et qui serait donc différent d’elle, que l’Éveillé se déferait de l’emprise d’un voile – que la tradition nomme le Voile de Maïa – qui déformerait sinon sa perception de la réalité, le vouant ainsi aux tourments.

Au bout du compte, ce serait en se gardant de croire à la fable de l’identité et de l’altérité, soit de la différence des êtres au sein de l’existence, que le philosophe apprendrait à être en accord avec la réalité du cours de la vie, c’est-à-dire à ne pas mourir et à ne pas naître, comme c’est naturellement et normalement le cas.

 

2 – L’essence de la divergence des philosophies de Hegel et de Nagarjuna : la mort comme un horizon essentiel de l’effectivité de l’être ou comme une illusion parmi les autres ?

 

Définition approximative du Voile de Maïa : il s’agit, selon la tradition bouddhique, de la puissance d’illusion et d’obscurcissement qui déforme la perception de la réalité, vouant ainsi celui qui est sujet à elle et qui adhère à la facticité qu’elle suscite au fourvoiement et aux tourments.

 

L’idéal de l’adepte du bouddhisme est d’affiner sa perception de la réalité pour obtenir la Perfection de la Sagesse, à laquelle seuls les Éveillés peuvent accéder.

La tradition bouddhique définit le statut de l’Éveillé de deux manières, sur deux plans différents : ainsi l’Éveillé est-il décrit, de façon générale et assez vague, comme étant celui dont la perception est juste parce qu’émancipée du voile qui obstrue la vision et déforme la réalité des choses, et, de façon plus précise et plus spécifique, plus proche de l’essence véritable de ce concept, comme étant celui qui voit le rêve tel quel. En effet, la vacuité du monde étant absolue, le cours des choses et des phénomènes tel qu’on l’appréhende au quotidien, et tel qu’on le définit de façon conventionnelle par commodité, ne serait qu’un rêve que la sagesse de l’Éveillé lui permettrait de voir et de vivre comme tel, au lieu de croire en sa réalité, et d’adhérer à la fable de l’identité et de l’altérité pour se laisser entraîner dans sa dialectique, qui secrète la projection de la pensée discursive qui constitue le Voile de Maïa.

En fait, ce que le bouddhisme récuse fondamentalement, c’est le processus jugé discursif par lequel une chose donnée A se réfléchirait comme étant identique à elle-même (A=A), singulière et différente des autres choses (A≠B), qui pourraient elles aussi être définies en tant qu’elles-mêmes de la même manière, à partir, en règle générale, de frontières définitives (symbolisées par les signes « = » ou « ≠ » selon qu’elles définiraient positivement ou négativement les rapports d’identité d’une chose à elle-même et d’altérité d’une chose à une autre), ou plus particulièrement, de l’horizon de la mort, qui déterminerait la limite, la finitude, d’une chose en tant qu’elle-même. Ainsi, le Voile de Maïa consisterait essentiellement dans l’illusion d’optique induite par la projection discursive d’une dialectique de l’identité et de l’altérité, la frontière à partir de laquelle l’égalité ou la différence seraient définies (frontière symbolisée par le signe « = » ou par « ≠ ») étant précisément le lieu où le voile serait posé, et où son pouvoir d’illusion agirait.

 

Il faut dire que la dialectique de Nagarjuna et celle du philosophe allemand Hegel, directement mis en cause par Schopenhauer comme étant l’incarnation suprême de l’erreur européenne, sont en fait conçues dans deux optiques opposées.

En effet, pour Nagarjuna, la dialectique ne saurait consister que dans la méthode de déconstruction rhétorique et conceptuelle permettant la démonstration par l’absurde, par l’aporie, de l’impossibilité de l’effectivité d’une dialectique de la différence en tant que telle, et, par la-même, de la nécessité de la vacuité de toute chose et de tout phénomène ; alors que pour Hegel, la dialectique serait au contraire le principe génétique essentiel à partir duquel l’existence se construirait, se développerait et s’effectuerait réellement. Pour l’un, le jeu de la dialectique des rapports entre les identités et leur altérité ne saurait être joué que pour être déconstruit jusqu’à ce que son impossibilité et son absurdité soient révélées, quand pour l’autre, il s’agirait de faire l’assertion systématique du caractère essentiel de son effectuation au cœur de la constitution de l’effectivité de la réalité.

Ce serait donc du fait d’une divergence proprement radicale que le point de vue bouddhique s’opposerait à celui dont la dialectique hégélienne serait la meilleure illustration. Pour résumer cet état de fait, on pourrait dire que, du point de vue du bouddhisme, le « = » de la formule « A=A », qui symbolise la définition dialectique de l’identité telle qu’elle est centrale dans presque toute la philosophie occidentale, ne serait pas un auxiliaire de réflexion, mais un miroir déformant tendu au vide dont émergeraient des mirages, des visions sans consistance réelle. Ce serait cette définition dialectique de l’identité, à laquelle Nagarjuna oppose sa théorie de l’absence de nature propre des choses, qui constituerait le Voile de Maïa, contre lequel le bouddhisme s’évertue à lutter.

 

Or, comme on a déjà eu l’occasion de l’évoquer plus haut, la mort est une modalité particulière de la définition dialectique de l’identité et de la singularité des êtres : elle est en effet la frontière suprême qui définit leur présence en tant que telle, en tant qu’eux-mêmes, par opposition à leur absence à venir (elle est la frontière qui sépare l’être du non-être, la chose de la non-chose). C’est donc précisément pour cela que, dans l’optique de la philosophie bouddhique, la mort en tant que telle ne saurait être qu’une illusion qu’il faudrait se garder d’appréhender, alors que dans la perspective de la pensée occidentale, elle joue le rôle d’un principe essentiel, autour duquel la réalité tournerait, et dans le rapport auquel l’homme se déterminerait.

Ainsi, d’un côté, le bouddhisme enseigne que la sagesse consiste à voir la mort comme une illusion qu’il ne faudrait nullement appréhender, puisqu’il ne serait rien qui soit à mourir comme il ne serait rien qui soit à naître, et de l’autre, la philosophie dialectique occidentale professe qu’il faut appréhender la mort comme l’échéance définitive induite par le travail essentiel de la négativité au cœur du réel. Il y a donc, entre ces deux systèmes philosophiques, une divergence fondamentale dans la conception de la vérité de l’existence, et la question de l’appréhension qui est faite de la mort dans leur cadre, soit comme une illusion soit comme un horizon essentiel, est bien au cœur de leur désaccord profond.

 

3 – Schopenhauer : la mort comme révélation de l’inanité de l’existence et comme génie inspirateur d’une morale philosophique apocalyptique

 

Les analyses qui précèdent montrent que la philosophie de Nagarjuna et la tradition occidentale divergent radicalement dans la mesure où celle-là prônerait la non-appréhension de la chose comme de la non-chose, soit la nullité de la différence des êtres au sein de l’existence, quand celle-ci s’évertuerait largement à penser la place des choses singulières dans le contexte général de l’existence, soit le statut de la différence des êtres. En ce sens, si elle est bien sûr profondément influencée par le bouddhisme, et notamment par l’idée selon laquelle la différence perceptible entre les êtres ne serait qu’une illusion favorisée par l’emprise d’un ego fallacieux, la position de Schopenhauer s’inscrit tout de même dans la continuité de l’interrogation philosophique occidentale : en effet, elle consiste dans l’appréhension du statut de la différence de l’être comme étant nul, plutôt que dans la non-appréhension absolue de ce statut, considéré en lui-même comme étant un repère erroné par rapport auquel il ne faudrait pas se positionner. Ainsi, parce qu’elle réside dans l’appréhension du caractère illusoire de la différence des êtres à partir d’une interrogation fondamentalement axée sur le statut de cette différence, la philosophie de l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation est une appréhension du bouddhisme dans le cadre d’une investigation menée à partir de termes occidentaux.

C’est au fond de ce fait que pour Schopenhauer, la mort est essentiellement à la fois une illusion et une révélation.

En effet, selon lui, la mort serait non seulement la démonstration par l’absurde de l’inanité de l’existence, mais aussi le processus naturel par lequel les choses seraient ramenées à leur place véritable, c’est-à-dire au néant. Plutôt qu’une illusion participant au même titre que les autres de la vacuité absolue de l’existence, comme la Voie du Milieu l’enseigne, elle serait une révélation du caractère aberrant de la naissance des êtres, qui serait quant à elle une erreur. Ainsi, Schopenhauer appréhende la mort d’une part, comme n’étant rien de réel, puisqu’elle ne serait l’anéantissement de rien qui existerait véritablement en soi, et d’autre part, comme la réalité véritable, voire suprême, d’une existence dont elle serait la révélation, et même le châtiment, de l’inanité.

 

Lecture commentée d’un passage correspondant à peu près à l’avant-dernière page du chapitre du Monde comme volonté et comme représentation dont l’examen des premiers paragraphes a été effectué au début de la conférence.

Le commentaire se doit ici d’insister sur l’hésitation et l’ambiguïté dont le texte témoigne, dans la mesure où son contenu oscille entre la compréhension parfaite de l’idée de la vacuité des choses ainsi que de leur mort comme de leur naissance, et la déformation de ce principe induite par la considération de la réalité, non plus tant proprement illusoire que dérisoire, de ces mêmes choses ainsi que de leur mort, révélatrice de leur inanité. D’une part, Schopenhauer livre une lecture rigoureuse et fidèle du caractère significatif de la mort par rapport à la vacuité de l’existence telle que la Voie du Milieu la définit, et d’autre part, il interprète cet enseignement dans le sens d’une morale apocalyptique bien plus occidentale qu’orientale. La mort serait à la fois une illusion et une révélation ; mais c’est pluôt le second aspect de cette ambivalence que Schopenhauer privilégie comme horizon, et comme sens, pour constituer sa propre doctrine philosophique…

 

« La mort est la grande leçon infligée par le cours des choses à la volonté de vivre, et plus intimement encore à l’égoïsme qui en est un élément essentiel ; on peut la concevoir comme un châtiment de notre existence (I). C’est la rupture douloureuse du nœud que la génération avait formé avec volupté, c’est la destruction violente, due à la pénétration d’une force externe, de l’erreur fondamentale de notre être : c’est la grande désillusion. Nous sommes au fond quelque chose qui ne devrait pas être ; aussi cessons-nous d’exister. Le propre de l’égoïsme consiste, pour l’homme, à borner toute réalité à sa propre personne en s’imaginant n’exister que dans cette seule personne et non dans les autres. La mort le désabuse, en supprimant cette personne : alors l’essence de l’homme, sa volonté, n’existera désormais que dans d’autres individus ; son intellect, au contraire, lui-même jusque-là pur phénomène, c’est-à-dire partie intégrante du monde comme représentation, et simple forme du monde extérieur, continuera à subsister justement aussi dans l’être représentatif, c’est-à-dire dans l’être objectif des choses considéré comme tel, et ainsi dans la seule existence du monde extérieur d’auparavant. Tout son moi ne vit donc désormais que dans ce qu’il avait regardé jusqu’ici comme le non-moi, car toute différence cesse entre l’externe et l’interne. Nous nous rappelons ici que l’homme le meilleur est celui qui établit le moins de différence entre lui-même et les autres, qui ne les regarde pas comme le non-moi absolu, tandis que pour le méchant cette différence est grande et même absolue, - toutes choses que j’ai développées dans mon mémoire sur le Fondement de la morale. C’est d’après cette différence que se détermine, en vertu de ce qui précède, le degré auquel la mort peut être regardée comme l’anéantissement de l’homme. – Mais si nous partons de ce principe que la différence entre ce qui est extérieur à moi et ce qui est en moi, n’existe que dans l’espace, qu’elle ne repose que sur le phénomène, sans être fondée dans la chose en soi, qu’ainsi qu’elle n’est pas absolument réelle, nous ne verrons plus alors dans la perte de l’individualité propre que la perte d’un phénomène, et par suite qu’une perte apparente. Quelque réalité que puisse avoir cette différence dans la conscience empirique, du point de vue métaphysique, les deux propositions : « Je péris, mais le monde demeure », et « Le monde périt, mais je demeure », ne sont pas au fond véritablement distinctes. »

 

(I) La mort dit : « Tu es le produit d’un acte qui aurait dû ne pas être ; aussi te faut-il mourir pour l’effacer. »

 

Si l’examen mené lors de cette conférence serait trop sommaire pour que l’on puisse l’affirmer absolument, il ne serait néanmoins pas insensé de supposer, au vu des analyses que nous avons faites, que la position de Schopenhauer puisse être celle d’un penseur qui aurait appréhendé la vacuité des choses et des phénomènes, telle qu’elle est enseignée par le bouddhisme, à partir de l’héritage inconscient de la tradition philosophique européenne classique, cet héritage ayant ainsi agi comme un prisme déformant qui l’aurait poussé à interpréter la philosophie bouddhique dans le sens de la faillite existentielle des termes de la dialectique occidentale, plutôt qu’à s’en servir pour s’émanciper complètement du rapport, positif ou négatif, à ces termes.

En effet, la philosophie de Schopenhauer est exactement le contraire de la dialectique hégélienne, quand le bouddhisme en est plutôt l’opposé. Le bouddhisme ne consiste pas dans la négation des conclusions que la dialectique tire de ses prémisses : son point de vue réside plutôt dans l’émancipation absolue du cadre fixé par ces prémisses, qu’il juge erronées et logiquement vouées à l’aporie. Il ne s’agit donc pas, pour un philosophe comme Nagarjuna, de se baser sur les termes de la dialectique pour affirmer leur négation, mais de révéler leur absurdité pour s’émanciper totalement de la référence à leur cadre – exactement comme il ne s’agit pas de montrer l’absurdité de la chose pour révéler la non-chose, mais de cesser de raisonner en termes de « chose » afin d’adopter un point de vue libéré de cette notion fictive. Aussi, Schopenhauer commet-il peut-être l’erreur qu’il accuse la tradition occidentale d’induire, lorsqu’il interprète l’enseignement du bouddhisme dans le sens d’une négation des thèses de la dialectique européenne. En tout cas, il s’éloigne sensiblement de la sagesse de la Voie du Milieu en interprétant sa neutralité pacifique et salvatrice dans le sens d’une morale apocalyptique qui n’est pas vraiment son propos.

Ainsi, d’une doctrine de l’apaisement obtenu par la grâce de l’annulation de l’appréhension, dans les deux sens du terme, de la mort, Schopenhauer tire paradoxalement une philosophie de l’appréhension de la mort comme d’un horizon essentiel révélateur de la nature véritable de l’existence. D’une sagesse qui professe la nullité des êtres, de leur naissance, de leur production en tant que tels et de leur mort, il tire une pensée apocalyptique selon laquelle la mort serait la révélation du fait que la naissance de l’être serait une monstruosité, et, dans le même temps, le châtiment adapté pour effacer cet état de fait.

C’est que Schopenhauer appréhende la théorie de la vacuité des choses et des phénomènes à partir d’un système dont les termes de base sont fondamentalement incompatibles avec la logique dans le cadre de laquelle la pensée bouddhique se définit et prend sens : il transpose l’enseignement de la Voie du Milieu dans un contexte impropre, qui ne respecte pas la cohérence de sa perspective, et il l’applique à des données qui ne peuvent nécessairement pas trouver de place satisfaisante dans son cadre, puisque celui-ci les exclue par définition. Parce qu’il confronte les conclusions de la sagesse bouddhique avec les termes qui définissent la problématique et le cadre de l’interrogation de la philosophie européenne, Schopenhauer adopte, pour le meilleur ou pour le pire, un point de vue hybride, dont la double appréhension qu’il fait de la mort, à la fois comme une illusion et comme une révélation, est révélatrice de l’ambivalence et de l’ambiguïté.

 

 

 

CONCLUSION

 

 

À travers les exemples de Schopenhauer, de Nagarjuna et de Hegel, et au fil de l’étude des connivences et des divergences entre leurs systèmes philosophiques, nous avons pu mettre en évidence l’existence d’un rapport de conditionnement réciproque de la relation à la mort et de la genèse de la philosophie. Ainsi, la mort, en ce qu’elle constituerait un horizon définitif de la vie, serait nécessairement un horizon pour toute philosophie soucieuse d’appréhender avec justesse la vérité et le sens de l’existence ; et, rétroactivement, les termes de la philosophie, qui se détermineraient dans ce processus d’interrogation de la définition de la vie et de la mort, conditionneraient la conception que l’on pourrait développer de la place des êtres dans l’existence, ainsi que de la relation à la mort – la mort en général, et celle que l’on appréhenderait comme étant la sienne en particulier – qu’il conviendrait d’adopter. La détermination de la nature du positionnement par rapport à la mort que les divers systèmes philosophiques professent, ainsi que celle du rôle qu’ils attribuent à l’appréhension de la mort et de la négativité, renverraient donc directement à la définition des termes essentiels de la base de leur doctrine, soit aux termes essentiels de la conception qu’ils proposent de la vérité et du sens de l’existence. Aussi, les divergences entre les vues de Schopenhauer, de Nagarjuna et de Hegel ayant trait à la question de l’appréhension de la mort renverraient directement à des divergences essentielles quant à la conception de la vérité de l’effectivité de l’être, ainsi que des bases fondamentales de la constitution d’une philosophie valide.

Ainsi, pour Hegel, la mort, qui fixerait la frontière qui sépare l’être du non-être, serait l’autre complémentaire de la vie, dans la confrontation auquel celle-ci se déterminerait de manière de plus en plus particulière ; alors que pour Nagarjuna, cette frontière qui sépare l’être du non-être dans laquelle la mort consisterait ne serait qu’une illusion, la vie ne souffrant la négativité d’aucun autre contradictoire et complémentaire dans la confrontation auquel elle se définirait et se construirait de manière dialectique. Pour Hegel, l’effectivité de l’existence et la détermination particulière de son cours ainsi que de ses données seraient nécessairement les faits naturels d’une contradiction logique motrice dont l’opposition des termes induirait une dynamique dont le principe résiderait dans son intégration synthétique dans un mouvement dialectique. Au contraire, Nagarjuna, adoptant d’ailleurs une position peut-être plus strictement rationaliste, récuse le mystère très judéo-chrétien qui sous-tend la contradiction motrice dont Hegel conçoit la dialectique : pour lui, cette contradiction logique ne serait rien d’autre qu’une contradiction, et de ce fait, elle ne saurait avoir aucune réalité factuelle. C’est donc la question de la croyance dans la structure dialectique à travers laquelle l’identité et l’altérité se définiraient en tant que telles qui détermine la divergence fondamentale entre la dialectique hégélienne et la Voie du Milieu de Nagarjuna : c’est bien là le cœur de leur conception de la vie, de la mort, et de la philosophie. C’est selon que l’on croit, ou que l’on ne croit pas, à la validité de cette structure que l’on considère la mort soit comme un horizon essentiel qui constituerait une modalité particulièrement importante de l’effectivité de l’être, soit comme une illusion qui participerait de la nullité de l’opposition dialectique de la chose et de la non-chose.

C’est clairement cette seconde conception que le Madhyamika choisit d’adopter. En effet, l’essence de la philosophie de Nagarjuna consiste à montrer qu’il serait absurde d’appréhender l’existence à partir des termes de la dialectique de l’identité des choses et de leur altérité, puisque ces notions seraient en elles-mêmes dénuées de toute pertinence véritable, alors que Hegel choisit de baser toute sa philosophie sur ces termes et sur cette dialectique. Schopenhauer, quant à lui, même s’il s’inspire très fortement de la sagesse bouddhique qui correspond à l’enseignement de Nagarjuna, s’écarte sensiblement de la conception professée dans le cadre de la Voie du Milieu pour adopter une position intermédiaire entre les points de vue bouddhique et occidental. En effet, pour lui, ce serait l’existence elle-même qui serait contradictoire et absurde, dès lors que les termes de la dialectique de la chose et de la non-chose seraient avérés contradictoires – ce qui dénote nécessairement une appréhension de l’existence à partir de ces termes et de leur réalité, d’une façon contraire à ce que Nagarjuna professe.

Pour Schopenhauer, il s’agit d’appréhender la mort en apprenant à mourir comme on apprendrait à dé-naître, c’est-à-dire à éteindre son vouloir-vivre, le vouloir-vivre étant la résultante fondamentale du pouvoir d’illusion du Voile de Maïa et la réalité essentielle du cycle vital. La mort serait ainsi la révélation de la nécessité pour le philosophe d’un travail de la négativité au cœur même de son être afin de faire de sa mort une mort proprement philosophique, une sorte de repentir qui ne serait accessible qu’aux ascètes véritables qui se voueraient corps et âme à l’annulation de leur existence impropre et aberrante. Pour Nagarjuna, l’appréhension de la mort doit être envisagée d’une toute autre manière. Pour le philosophe bouddhique, il s’agirait plutôt d’apprendre à mourir comme on apprendrait à ne pas être né, et donc à ne pas mourir, la mort étant nécessairement dépourvue de mort. Nagarjuna professe l’émancipation par rapport à la relation positive ou négative à la chose comme à la non-chose. Il ne s’agit pas pour lui d’utiliser le pouvoir négatif de la non-chose pour annuler la chose, car cela ne saurait constituer qu’une vérité relative et transitoire qui n’aurait pas de sens ou même de réalité dans l’absolu, mais de se délester de l’idée de la chose elle-même, et par conséquent de celle de la non-chose, ces idées n’étant fondamentalement que des vues de l’esprit abusé par sa tendance discursive. Nagarjuna enseigne que l’on n’est, de toutes les façons, rien à éteindre, et que toute appréhension ainsi que tout positionnement déterminés à l’horizon de la mort, ou de phénomènes relatifs à une subjectivité ou une identité prétendument propres, sont à abandonner, qu’ils soient positifs ou négatifs. Ainsi seulement, on pourrait accéder à la vérité définitive et se libérer du cercle vicieux décrit par les rapports de la chose et de la non-chose, de l’identité avec l’altérité. La conception schopenhauerienne ne saurait alors prétendre qu’à l’institution de vérités d’ordre relatif et transitoire, tant le philosophe allemand appréhende la vacuité des choses et des phénomènes par opposition à la perception humaine mais à l’horizon de ce que cette opposition implique par rapport à la subjectivité de l’homme. En cela, Schopenhauer est d’ailleurs peut-être plus réaliste que les bouddhistes. Il s’agit pour lui de définir la manière dont l’homme doit se définir par rapport à sa vacuité, et c’est dans cette mesure, dès lors que la mort est interprétée en fonction de ce qu’elle représente et de ce qu’elle est pour le sujet pensant, comme une réalité juste qui annulerait une réalité monstrueuse, qu’il construit toute une morale apocalyptique selon laquelle la mort serait la révélation et le châtiment de l’inanité de l’existence humaine. Cependant, si l’on s’en tient strictement à la sagesse du Madhyamika, la révélation telle que Schopenhauer la conçoit et la définit ne saurait avoir de sens que relativement au cadre fixé par une illusion – et c’est en ce sens qu’aux yeux de la pensée de Nagarjuna, elle ne saurait être qu’une vérité d’ordre relatif et transitoire à laquelle il ne faudrait pas se vouer absolument, et qu’il faudrait plutôt dépasser, puisqu’il faudrait se libérer complètement du cadre dans lequel elle prend sens.

Ce cadre, relativement auquel la conception schopenhauerienne de la mort comme une révélation et comme un châtiment prendrait sens, est en fait celui qui est défini par les frontières qui marquent la séparation, la différence, de la chose et de la non-chose, de l’être et du néant, de l’identité et de l’altérité. En effet, le domaine circonscrit par ces frontières est bien fondamentalement le lieu de la divergence, voire de l’opposition, des philosophies de Nagarjuna, de Hegel et de Schopenhauer, ces deux derniers se positionnant respectivement positivement et négativement vis-à-vis de ce domaine, quand la Voie du Milieu inviterait à faire complètement fi de lui, puisqu’il ne serait qu’illusion. Selon Hegel, la détermination du domaine circonscrit par les frontières définissant la différence des êtres au sein de l’existence serait l’enjeu logique d’une dialectique dynamique dont l’effectivité de l’être et ses modalités particulières seraient essentiellement les faits naturels : c’est donc à l’horizon d’une telle conception de la vérité de la vie, et, en miroir, de celle de la mort, qu’il développe une philosophie toute dialectique dans le cadre de laquelle la négativité et son appréhension occupent un rôle central. À l’opposé, Nagarjuna insiste sur le caractère irréel du domaine en question, qu’il déduit de la théorie selon laquelle les frontières qui le définissent, en règle générale comme dans chaque cas particulier, seraient nécessairement nulles : il en conclut donc qu’il faut se garder de se positionner par rapport à ce domaine, que l’influence de la négativité dans l’existence est nulle, et que la sagesse ne peut être trouvée qu’à l’opposé de l’absurdité dangereuse dans laquelle l’appréhension de cette négativité consiste. Enfin, Schopenhauer adopte une position hybride, puisqu’il semble en un sens s’accorder avec Hegel sur l’idée que c’est relativement au lieu circonscrit par les frontières définissant la différence des êtres au sein de l’existence, et plus précisément dans la transgression de ces frontières, que le cycle vital s’accomplit, mais qu’il estime que la nature et les êtres qui sont effectifs dans le cadre de ce processus n’existent fondamentalement que sur le mode de l’impropriété, de l’aberration logique, de la monstruosité. C’est ainsi, dès lors qu’il appréhende cette transgression de manière morale et négative, que Schopenhauer développe une philosophie apocalyptique suivant laquelle la mort serait la révélation et le châtiment naturel de la monstruosité fondamentale du cycle vital. C’est d’ailleurs cette théorie radicale, intrinsèquement négative et morale, de la monstruosité logique et naturelle des êtres au sein de l’existence que Nietzsche qualifiera de philosophie du ressentiment ; ce qui l’amènera à considérer la doctrine de Schopenhauer et, par là, tout le bouddhisme – dont  on peut penser qu’il le connaissait surtout par le biais des idées de Schopenhauer, et qu’il l’assimilait à celles-ci, malgré les différences que le développement présent a pu mettre en évidence – comme étant des formes de nihilisme.

 

Ainsi, la question de l’appréhension philosophique de la mort renverrait nécessairement à celles de la vérité du statut des êtres au sein de l’existence ainsi que de l’essence d’une philosophie qui serait à même de comprendre cette vérité, et des penseurs comme Nagarjuna, Hegel, Schopenhauer et Nietzsche auraient chacun développé leur propre conception de ces problèmes, quitte à diverger sensiblement, voire à s’opposer carrément.

Le but de l’analyse conduite dans le cadre de cette conférence n’aura bien sûr pas été de trancher la question, et de prendre parti pour tel philosophe ou pour telle doctrine, en affirmant la validité du point de vue de l’un et en infirmant celui des autres. Il se sera simplement agi ici d’expliciter la logique interne qui commande à chacune de ces philosophies, et de révéler l’origine profonde, le sens et les enjeux de leurs connivences et de leurs divergences, telles qu’elles se définissent à partir de la considération d’un problème crucial auquel la question de l’appréhension de la mort est essentiellement liée.

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE À TITRE INDICATIF

 

 

_ SCHOPENHAUER : Le monde comme volonté et comme représentation (Presses Universitaires de France)

 

_ NAGARJUNA : Traité du Milieu (Éditions du Seuil – Collection Sagesses)

 

_ CHANDRAKIRTI : L’entrée au milieu (Éditions Dharma)

 

_ HEGEL : Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé (Éditions Gallimard – NRF)

 

 

 


 

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