ENTHOUSIASMES DU MOMENT

 

 

 

Cette rubrique est une sorte de tribune, mise à jour sur une base à peu près mensuelle (la règle peut souffrir quelques exceptions), où je rendrai publics non seulement les disques et morceaux, nouveaux ou anciens, que j’aurai le plus écoutés durant le mois, mais aussi des commentaires ou de courts articles grâce auxquels j’essaierai d’expliciter et de partager quelques-uns des enthousiasmes et quelques-unes des réflexions qui auront été suscités en moi pendant ce laps de temps.


 

 

 

 

13 FÉVRIER 2006

 

 

L’art du funambule. Le fait d’être sur le fil et d’adopter une certaine démarche consécutivement à cet état de fait, pour le revendiquer et pour en faire plus qu’un mode de vie : une vocation.

Voilà ce que je partage avec Ophélie Jaësan, et voilà donc ce qui m’amène à expliciter ici la vision que j’ai de ce que je connais d’elle et de son travail, au moment où elle s’apprête à donner trois représentations (les 23, 24 et 25 février de cette année, au Théâtre de La Poulie, à Avignon) d’une pièce de sa composition, qui s’intitule Née trouée.

 

La pièce en question, je dois le préciser tout de suite, je ne l’ai pas vue et je n’en ai pas lu le texte. Je n’en parlerai donc pas, me contentant d’en annoncer la représentation, an attendant de la découvrir et de pouvoir me faire une idée précise. C’est plutôt la démarche générale de l’artiste pluridisciplinaire et ce en quoi ses travaux sont susceptibles d’intéresser fortement les visiteurs de mon propre site que je veux évoquer, puisqu’il me semble que la sensibilité mise en œuvre par Ophélie Jaësan est complémentaire de celle que je m’efforce de structurer et de restituer à travers mes textes, philosophiques ou poétiques, et mes musiques.

En effet, nous avons pu constater, au cours d’un échange épistolaire qui date déjà de près d’un an, que de nombreuses correspondances peuvent être établies entre nos travaux – correspondances qui témoignent de certaines affinités sémantiques en même temps qu’elles soulignent des différences d’approche très sensibles. Pour se rendre compte de ces affinités, il n’y a d’ailleurs qu’à relever le titre de la pièce sus-citée et à le comparer à ces quelques vers extraits d’un de mes poèmes, Partout ailleurs pareil sans moi :

 

(..)

Des couleurs intimement emmêlées

Délavées jusqu’à n’être

 

Qu’évanouissement confus

 

Né hors-sujet

D’une nature morte

Cauchemar sans fin d’une vie

Trouée

 

Grise la rosée, gouttes de non-sens

Sans musique, démesurément

 

Inanité de mes pleurs

 

 

Et cet exemple n’est qu’un parmi tant d’autres. Ainsi, de nombreuses similitudes et correspondances peuvent être constatées lorsque l’on compare l’écriture fortement intuitive, presque d’emblée physique, d’Ophélie Jaësan et la démarche spirituelle que j’essaie d’articuler à travers mes travaux et réflexions. A cette différence près que la sensibilité d’Ophélie Jaësan, profondément vitaliste même si elle se nourrit de fêlures et de dimensions morbides (mais n’est-ce pas le propre de l’élan vital que de se perpétrer et de se perpétuer dans le sang et par le sang, c’est-à-dire de se produire dans la foulée de la mort en même temps que la mort survient dans sa foulée, à son occasion ?), tend à infinir l’intuition des choses et des sentiments, quand ma propre sensibilité, de par le rigorisme philosophique quasiment mortuaire qui la caractérise, tend à la définition de ce qui la traverse – ce qui fait qu’elle tend à épouser le point de vue imprenable de la mort. Et c’est précisément cette dialectique de l’infinitif et de la définition, qui fait directement écho à la complémentarité de la vie et de la mort, qui décide de la nature des affinités profondes et de l’opposition relative qui existent entre le travail d’Ophélie Jaësan et le mien, établissant les termes d’une certaine complémentarité philosophique et artistique.

 

Pour en venir à l’essentiel, j’aimerais désigner de manière explicite les deux dimensions fondamentales de la sensibilité que je crois partager avec Ophélie Jaësan, c’est-à-dire les deux dimensions motrices constitutives de la complémentarité relative de nos travaux.

 

Avant tout, je crois que nous sommes tous deux hantés par le rapport au sens, mais que cette hantise se fait pour chacun de nous sur un mode différent, motivant une recherche fondamentalement commune par des biais divergents. En effet, cette notion de rapport au sens est au cœur de ma démarche spirituelle, que ce soit sur le plan proprement artistique ou sur le plan strictement philosophique, et Ophélie Jaësan dit elle-même souvent, pour désigner le point névralgique de son approche de l’écriture, que toute son énergie et tous ses efforts sont mis en œuvre dans un élan vers le sens. Ce qui nous rapproche d’entrée de jeu, c’est que nous sommes tous deux foncièrement hantés par la question du sens, et que nous vivons cette existence comme l’occasion bonne ou mauvaise, gracieuse ou défective, d’explorer cette interrogation, quitte à devoir nous abîmer dans les méandres du non-sens, de la vacuité et de l’absurdité, puisque pour nous humains, qui n’avons pas la science infuse et qui naissons a priori dans le noir, la quête du sens ne peut se faire qu’à tâtons dans l’abîme, chaque pas vers le sens ne pouvant se faire que dans l’épreuve du non-sens, ne pouvant s’accomplir qu’en tant qu’il serait véritablement gagné sur ce non-sens, au fil d’un processus de scepticisme critique aussi radical que possible. Du sens, nous sommes soumis à la question, et cette vie, nous soumettons en retour à cette même question, sondant le creux et le trop-plein, l’opaque et le diaphane, l’extatique et le neurasthénique, l’éthéré et le terre-à-terre, l’abstrait et le concret, le systématique et le singulier, le nécessaire et le contingent, le conceptuel et l’organique… interrogeant l’abîme dans l’espoir d’y trouver un écho à l’exigence de sens qui nous habite, c’est-à-dire finalement dans l’espoir de nous y retrouver, dans ce monde où nous sommes a priori largués.

D’où une poétique critique, une poétique des états critiques. D’où une approche formelle empreinte de déstructuration, qui prend en compte et place au cœur de son propre développement le fait que l’approche du sens en tant que tel ne peut nécessairement se faire qu’en se gagnant sur le non-sens, dans l’épreuve radicale de ce non-sens et au fil d’une aliénation victorieuse dans son élément. D’où une poétique marquée, y compris sur le plan strictement formel, sur le plan structurel, par l’aliénation, par la concomitance de l’intrication et de l’étrange, au sens étymologique du terme. Une poétique marquée par la concomitance de l’imbrication et de l’extériorité, de la complexité et de la séparation, de la différence et de l’indifférence. Une poétique de l’hétérogénéité en rapport.

D’où également une certaine sensibilité morbide, que nous partageons, puisque pour les gens comme nous, de la même manière que le sens ne se laisse approcher authentiquement que dans l’épreuve abyssale du non-sens, la vie ne se peut vivre qu’en commençant par se gagner sur le territoire (ou plutôt le non-territoire) de la mort avant de finir par s’y perdre, puisque la mort est ce par quoi la vie se définit en tant que telle, la mort fixant la limite définitive, dans tous les sens du terme, de la vie. Ce qui nous amène à la seconde dimension fondamentale de la complémentarité qu’il me semble que nos démarches spirituelles présentent – dimension qui a trait à cette sensibilité morbide que je viens d’évoquer, et à la dialectique du gain et de la perte, de la construction et de la destruction, qui la sous-tend. Je crois qu’Ophélie Jaësan et moi (mais peut-être que je metrompe), nous avons ceci en commun que nous avons un rapport viscéral à la perdition, ce rapport étant partiellement fantasmatique parce qu’il tient avant tout à notre sensibilité profonde : il s’agit d’une aspiration cérébrale, qui est en nous et qui oriente notre désir conformément à la manière dont la question du sens nous hante et nous appelle à sonder l’abîme, plutôt qu’un vice contingent qui nous aurait trouvé sans être directement lié à une recherche spirituelle qui serait nôtre. Il me semble que c’est ce rapport dialectique à la perdition que les textes les plus spasmodiques d’Ophélie Jaësan expriment, comme autant d’aveux soufflés en filigrane d’un désir de flirter avec la perte, au seuil du gouffre ; et je pense ici à cette phrase explicite, qui sonne presque comme une maxime, qu’elle m’avait écrite dans une lettre, évoquant notamment sa manière de se conduire dans son parcours d’écrivain : « qui ne se perd pas ne peut se retrouver ». Ce rapport à la perdition, au sens large du terme, transparaît d’ailleurs clairement dans nombre de ses textes, de même qu’il transparaît dans certains de mes poèmes ainsi que dans mon obsession pluridimensionnelle de l’errance nocturne et de la déréliction…

 

Voilà donc les deux points décisifs à partir desquels il me semble qu’une certaine complémentarité peut s’articuler entre la démarche artistique d’Ophélie Jaësan et celle qui sous-tend mon travail, puisque ces points déterminent des affinités profondes, mais que des divergences d’approche tout à fait sensibles se décident à partir de leur ancrage.

 

En effet, hantés tous les deux par le rapport à la fois au sens et à la perdition, nous n’en différons probablement pas moins quant à la manière dont cette hantise se manifeste et oriente notre démarche spirituelle. Ainsi, plus romantique, plus intuitif, plus souple et plus purement poétique, le mode de fonctionnement d’Ophélie Jaësan s’apparente à ce que l’on définit classiquement comme « la sensibilité féminine » (*cf note ci-dessous) en ce qu’il procède fondamentalement d’un désir de lâcher prise – désir que l’artiste assouvit grâce à l’abandon aérien auquel elle se livre lorsque, acrobate, elle se jette à corps perdu dans l’inconnu pour retrouver cette âme qu’elle ne peut connaître qu’en la reconnaissant d’abord. C’est-à-dire que pour elle, à ce que je crois comprendre, le premier lieu de son être tel qu’en elle-même, le premier lieu de l’avènement de sa spiritualité, c’est peut-être l’espace de perte et d’abandon, l’espace de lâcher prise, dans lequel elle virevolte le temps de danses affranchies qu’elle exécute entre les perches suspendues dans le vide auxquelles et desquelles elle se balance pour poursuivre son voyage existentiel, son odyssée extatique. C’est en ce sens qu’il me semble que plutôt qu’une funambule, Ophélie Jaësan est d’abord et surtout une trapéziste. D’où le fait qu’elle puisse considérer qu’elle s’évertue à évoluer au-dessus de l’abîme plutôt qu’en dedans, tout en se rendant compte que la définition métaphysique d’un dessus qui s’opposerait à un dessous ne peut pas vraiment tenir dans l’absolu, et que, dans le vide, elle n’est jamais vraiment au-dessus que du plus bas vers lequel et au niveau duquel, volant, elle ne tombe pas.

De cette manière, si je ne me trompe pas, trapéziste, Ophélie Jaësan plane au-dessus de l’espace dans lequel je m’inscris résolument et elle danse tout autour, exécutant pirouettes et figures comme autant d’actes d’apesanteur, tandis que, funambule sans perche ni amarre, je reste fidèle à l’épreuve de la gravité et de la rectitude – épreuve à laquelle je considère que je me dois de me plier coûte que coûte avec rigueur pour véritablement faire avec la pesanteur avant de m’en jouer. C’est que plus austère, plus cartésien, plus rigide et plus viscéralement philosophique, mon mode de fonctionnement s’apparente plus ou moins à ce que l’on définit traditionnellement comme une « sensibilité masculine » (*cf note ci-dessous) en ce qu’il reste empreint d’une volonté de maîtrise, d’une volonté de contrôle. Cela s’explique en partie par le fait que je reviens déjà de loin et que je ne saurais survivre aujourd’hui sans cette autodiscipline particulière que j’ai appris à respecter rigoureusement, et cela vient surtout du fait que mon propos n’est pas tant de survoler l’abîme que d’y établir enfin une assise authentique, afin d’y demeurer proprement sans tomber, marchant droit dans le vide où, rien de rien et rien du tout, funambule sans fil préétabli, je serais en lévitation, ni au-dessus ni au-dessous de quoi que ce soit dans l’absolu, traçant ma voie parmi le chaos ordonné de la relativité, et donc, concrètement, de l’hétérogénéité en rapport. Ainsi, contrairement à Ophélie Jaësan, qui a la folie magnifique de vouloir tendre des ponts entre le tout et le rien, je ne crois ni au rien ni au tout, parce que, à mon sens, non seulement le tout et le rien ne sont rien, mais surtout ils ne sont pas et ne peuvent avoir matière à être. Aussi, je crois n’être rien de rien et rien du tout, mais, hanté par la question du sens et viscéralement lié à cette interrogation d’une façon extrême, je suis voué à m’évertuer à trouver quand même une assise dans ce vide sans nom, pour pouvoir me tenir droit et marcher la tête haute, la rectitude à laquelle je m’applique ne résidant somme toute que dans la fidélité active à ce rapport au sens que je revendique et au diapason duquel je fais tout ce que je peux pour accorder ma démarche. La cendre est poussière, et la poussière est cendre potentielle, parfois effective. Je tâche donc d’aller dans le vide et dans les flammes, et d’y demeurer aussi proprement que possible, c’est-à-dire proprement, dans la mesure du possible et du signifiant.

 

Voilà donc, en conclusion, pourquoi je crois que la démarche artistique d’Ophélie Jaësan et la mienne peuvent s’avérer complémentaires : c’est la même interrogation, la question du sens, qui motive notre démarche spirituelle viscérale, et, par extension, notre entreprise artistique, mais notre approche diverge, parce que notre sensibilité diffère, nous amenant à nous positionner différemment par rapport au sens et à l’abîme, par rapport à la vie et à la mort. Ophélie Jaësan voltige dans un élan vital vers l’infini, quand ce n’est jamais que sur ma tombe que je danse.

 

Bien sûr, je ne voudrais pas me montrer trop caricatural, puisque les choses ne sont pas si tranchées, et je ne fais ici qu’exprimer un avis personnel basé sur la connaissance somme toute très partielle que j’ai de l’artiste et de ses textes : il y a donc une dimension spéculative indéniable dans mon analyse, et je n’entends pas proposer des assertions définitives qui se voudraient porteuses de vérités objectives. Je précise juste la raison pour laquelle les visiteurs de ce site et les quelques personnes qui apprécient ma démarche (il paraît qu’il y en a) devraient vraiment s’intéresser à l’entreprise artistique d’Ophélie Jaësan. Certes, ce n’est pas comme si nos travaux constituaient les deux dimensions distinctes et clairement définies d’un même ensemble bipolaire. Mais il y a tout de même cette complémentarité que ces quelques lignes auront tenté de circonscrire. Et pour ce faire, je pense qu’il faudrait plutôt voir les choses sous cet angle : ce serait un peu comme si Ophélie Jaësan et moi évoluions tous deux séparément dans un système bipolaire mais multidimensionnel, qui consisterait en fait dans un complexe spirituel à la fois cérébral et cardiaque, intellectuel et émotionnel, et que nous étions chargés de cette bipolarité dans des proportions plus ou moins inverses, si bien que nous établirions de façon différente, chacun à notre façon, le juste déséquilibre bipolaire (en anglais : « bipolar disorder ») moteur grâce auquel, par opposition à un équilibre neutre enclin à l’atonie, nous pourrions définir activement notre démarche, allant de l’avant en nous arrachant à l’inertie ambiante grâce à l’énergie qui serait générée par la tension qui nous habiterait.

 

 

 

Note :

 

Le recours à des expressions telles que « sensibilité féminine » et « sensibilité masculine » peut être ambigu et n’a de valeur qu’à titre métaphorique, car il peut donner à penser qu’il existe une adéquation essentielle entre le sexe d’un individu et la sensibilité qui guide sa démarche intellectuelle, artistique et spirituelle. Ce que je ne crois pas du tout.

Aussi, afin que toute ambiguïté soit levée, qu’il soit clairement dit qu’en évoquant l’idée traditionnelle de la sensibilité féminine, mon propos n’est absolument pas de cantonner Ophélie Jaësan dans son statut de femme en affirmant que sa démarche spirituelle procèderait avant tout d’une sensibilité essentiellement féminine, et que cela serait logiquement dans l’ordre des choses puisque les femmes seraient naturellement constituées de sorte à se déterminer dans un certain sens et sur un certain mode : loin de moi toute considération essentialiste qui voudrait que les femmes naîtraient telles qu’elles seraient toutes naturellement déterminées et orientées par des traits essentiels qui seraient inhérents à leur sexe ! Et qu’il soit également précisé que lorsque j’observe une correspondance relative entre son mode de fonctionnement intuitif et romantique et la sensibilité féminine telle qu’elle est classiquement définie ainsi qu’entre ma démarche rigoriste et la sensibilité masculine telle qu’on la représente traditionnellement, il ne s’agit nullement pour moi d’affirmer la pérennité des termes de la représentation traditionnelle de l’identité de l’homme et de la femme, soit en établissant une équivalence parfaite entre nos sensibilités et les termes traditionnels auxquels ces sensibilités ressemblent plus ou moins, soit en insinuant que pour autant que nous divergerions des termes du modèle traditionnel, nous serions toujours forcés, comme par nature, comme par essence, d’y revenir et de nous y conformer sur un mode ou sur un autre : une telle affirmation reviendrait à soutenir une thèse essentialiste à laquelle je n’adhère pas du tout, et que je réfute même radicalement.

Dans l’absolu, ce qu’Ophélie Jaësan écrit, un homme pourrait l’écrire ; et la manière dont je procède pour appréhender l’existence pourrait être celle d’une femme. L’artiste Ophélie Jaësan pourrait être un homme, et le philosophe que je suis pourrait être une femme. C’est-à-dire que ce mode de fonctionnement que je rapproche de la sensibilité traditionnellement définie comme étant féminine pourrait être celui d’un homme qui n’en serait pas moins homme, et que le mode de fonctionnement que je fais correspondre plus ou moins à la sensibilité masculine telle qu’on l’imagine classiquement pourrait être celui d’une femme qui n’en serait pas moins femme. Autant dire que les notions de « sensibilité féminine » et de « sensibilité masculine » ne peuvent faire sens dans l’absolu que de manière métaphorique, et qu’il faut en fait les découpler de toute considération ayant trait au sexe réel des individus pour ne plus les comprendre que comme des formules désignant des types de sensibilité pouvant convenir aux hommes comme aux femmes bien qu’on les ait différenciés en les rapportant à une différence de genre, une différence de sexe, pour des raisons prenant historiquement sens dans le cadre relatif d’un certain contexte socioculturel.

Ainsi, je pense que le fait de rapporter la définition d’un type de sensibilité à la question du sexe des individus ne tient pas dans l’absolu et s’avère désormais de plus en plus obsolète ; et je veux qu’il soit clair que si j’ai eu recours aux termes de « sensibilité masculine » et de « sensibilité féminine », ce n’est nullement pour affirmer la pérennité d’un ordre essentialiste ancien que je méprise et dont je récuse le fondement, mais pour mettre en évidence l’existence d’un certain mode de complémentarité, basé sur la concomitance d’affinités et de divergences particulières, qui, je le crois, s’applique assez bien dans le cas analysé en l’occurrence. Sans doute ce type de complémentarité peut-il être de mise entre des personnes de même sexe comme entre des individus de sexe différent…

 

 

 

19 MAI 2005

 

 

Quelques disques expérimentaux ou atypiques :

 

            _ PINK FLOYD : Ummagumma

            _ PINK FLOYD : Animals

            _ AUTECHRE : Untilted

            _ DOMINIQUE A : Tout sera comme avant (édition limitée)

_ COLONEL CLAYPOOL’S BUCKET OF BERNIE BRAINS : The Big Eyeball In The Sky

 

Gothique et assimilé :

 

            _ FIELDS OF THE NEPHILIM : Fallen

            _ MONUMENTUM : Ad nauseam

 

Quelques disques de rock :

 

            _ THE MARS VOLTA : Frances The Mute

            _ NINE INCH NAILS : With Teeth

            _ TOMMY STINSON :Village Gorilla Head

            _ MARK LANEGAN : Bubblegum

            _ VELVET REVOLVER : Contraband

            _ A PERFECT CIRCLE : Emotive

            _ 22-20s : 22-20s

            _ GRAHAM COXON : The Golden D

            _ DEATH FROM ABOVE 1979 : You are a woman, I am a machine

            _ THE WALKMEN : Bows and arrows

            _ ALIEN CRIME SYNDICATE : Ten songs in the key of betrayal

 

 

Par-dessus tout, je voudrais attirer l’attention sur un livre rare : Le CONTRE-CIEL, de René Daumal. Probablement un des recueils de poésie les plus précieux qu’il m’ait été donné de lire. Rarement un livre m’aura semblé aussi apte à retranscrire une sensibilité particulière et à traduire par le verbe l’essence du souffle qui la sous-tend et qui la porte ; et rarement aurai-je autant trouvé écho à ma propre sensibilité, attachée à la nuit et à la déréliction comme le christ à la croix, dans l’écriture d’un autre, même si les convictions philosophiques qui sont les miennes divergent au bout du compte assez fortement de celles exprimées par Daumal.

En effet, à l’instar de Derrida, Daumal s’inscrit à la fois dans le sillage de Hegel, dont il s’inspire de la dialectique pour penser la négativité comme cœur du développement matriciel du réel, et dans un rapport de proximité certaine avec la pensée de Heidegger, avec qui il partage l’idée que le monde se fait et se défait perpétuellement au fil du souffle de la parole, cependant que « la parole parle » et « délivre les cohortes du langage », suivant l’articulation spatio-temporelle d’un grand jeu poétique avènementiel en constant rapport avec la mort. Sauf qu’alors que la philosophie de Derrida rappelle toujours la cendre à la cendre et la trace à sa mortalité irrécupérable, la pensée de Daumal tente de récupérer cette mort pour en faire quand même une sorte d’avènement, comme si la cendre pouvait jouir d’elle-même en se retrouvant nominalement dans le miroir que lui tendrait la mort. C’est que René Daumal, qui rêve d’une négativité dont le verbe intrinsèque serait puissance de fondement et d’avènement d’une présence qui se retrouverait à sa place dans son souffle cependant qu’elle serait expiration, tente de réaliser l’osmose impossible entre la dialectique théorisée par Hegel et le logos envisagé par Heidegger, quand la pensée de Derrida revient à la déconstruction de l’horizon de cette osmose pour en révéler le caractère nécessairement abyssal.

Pour se rendre compte de cette dimension philosophique et spirituelle de la démarche de Daumal ainsi que de la ferveur du rapport à une certaine forme de sacralité qui la sous-tend, il suffit de se reporter aux chapitres qui ouvrent et qui concluent le Contre-Ciel – à savoir les Clavicules d’un grand jeu poétique et Les dernières paroles du poète. Quant à la dimension proprement esthétique et poétique du travail de Daumal, elle ne peut s’éprouver qu’en faisant l’épreuve directe du style dense et imagé de cet auteur ; et à ce titre, les trois textes extraits du Contre-Ciel que je reproduis ci-dessous seront peut-être significatifs…

 

 

IL SUFFIT D’UN MOT

 

Nomme si tu peux ton ombre, ta peur

et mesure-lui le tour de sa tête,

le tour de ton monde et si tu peux,

prononce-le, le mot des catastrophes,

si tu oses rompre ce silence

tissé de rires muets – si tu oses

sans complices casser la boule,

déchirer la trame,

tout seul, tout seul, et plante là tes yeux

et viens aveugle vers la nuit,

viens vers ta mort qui ne te voit pas,

seul si tu oses rompre la nuit

pavée de prunelles mortes,

sans complices si tu oses

seul venir nu vers la mère des morts –

dans le cœur de son cœur ta prunelle repose –

écoute-la t’appeler : mon enfant,

écoute-la t’appeler par ton nom

 

NÉNIE

 

Ne parlez plus des plaines avec cette tendresse

ne parlez plus neiges, ne parlez plus du cœur

laissez s'échauffer les vins vénéneux

entre les paumes de la vie,

ne parlez plus des mers en remuant le cœur,

ne parlez plus des fleuves, laissez sécher vos lèvres

et laissez se glacer le sang des vieux désirs

entre vos mâchoires de mort,

ne parlez plus du ciel en palpitant des lèvres,

ne parlez plus du vent, laissez la nuit grossir,

laissez la nuit s'engraisser de vos souffles

auprès des trous de vos narines,

ne parlez plus du feu de votre voix d'esclave,

ne parlez plus de votre roi, l'ancien soleil,

laissez-le se coucher et s'éteindre en boue noire,

dans la vie courbe de vos crânes.

 

Ne parlez plus du cœur !

Votre langue est pourrie et votre souffle froid,

vos regards vides regardent la nuit,

des mondes morts accouplés emplissent vos yeux,

ne parlez plus dans l'air des hommes.

Essayez seulement de sourire,

vous entendrez gémir tous vos os calcinés,

le rire ondulera dans un ciel rapiécé,

et la toile du monde aura des sanglots sourds.

La musique des morts hoquette dans vos dents

- essayez de sourire aux fleurs ! -

vos pieds froids sont soudés à la terre sans yeux,

vous regardez partout de vos mille prunelles

mais nul ne voit vos yeux et vos yeux ne voient rien.

 

Le rire éclatera dans vos têtes sonores

- essayez de sourire aux oiseaux ! -

vos mains s'écailleront dans une odeur de plâtre,

riez à la poubelle et riez au balai.

L'espace même meurt avec les étincelles

que vous jetiez au vent de vie, et le temps meurt

en arrêtant vos vains sourires,

en figeant vos sanglots,

et vous gelez tout doucement dans les tourbières.

 

Un soleil inconnu brille dans la poussière

qui vole tout autour de vos cheveux séchés,

les vents de la folie portent à vos oreilles

une musique amère à vous briser les dents.

Des fleuves remontant à leurs sources jaillissent

de vos mains disloquées, de vos tempes trouées,

et le sol qui vous porte a des lueurs de soufre,

se creuse sous vos pieds et vous mord aux chevilles.

Votre rire a créé des étoiles nouvelles

que nous ne verrons pas,

et vous pouvez sourire à de nouveaux oiseaux

à des fleurs impossibles,

mais vous vivrez derrière un mur de houille

et nos yeux saignent, nos prunelles se fendent

quand nous voulons vous voir

quand nous voulons vous voir avec des regards vides

quand nous ne voulons plus sourire

ni sangloter dans le ventre céleste,

nos bras tournent grinçants dans les chambres de plomb ;

la nuit de vérité nous coupe la parole

 

NAUFRAGE DE NUIT

 

Le velours sans fond du dernier soleil

aspire les éclats mourants des yeux

qui tournent de lourde ivresse.

Les derniers rideaux du sommeil

ondulent au bruit sourd des coups du sang

dans les membres creux des statues.

Une lie lumineuse en flaques

coule dans le tumulte désespéré

des voix qui se veulent éternelles.

Le jeu sans fin des trappes et des rideaux

où le rêve se complique

d’anguilles, de mollusques,

et d’idoles aux bras innombrables,

dissipe en brouillard les regards

qui s’essaient à vivre ;

les cadavres d’espoirs à la dérive

réclament l’éternelle naissance

d’un perpétuel meurtrier.

 

 

 

29 SEPTEMBRE 2004

 

 

Tommy Stinson, l’ancien bassiste des pionniers du rock indépendant The Replacements qui officie actuellement aux côtés d’Axl Rose au sein de la nouvelle formation de Guns N’ Roses, a sorti cet été Village Gorilla Head, un premier album solo d’une maturité rare et d’une facture à peu près irréprochable.

En effet, dans la grande lignée des meilleurs songwriters anglo-saxons, s’inspirant entre autres de Bob Dylan et de son ancien acolyte Paul Westerberg, Tommy Stinson livre un album volontairement très divers sur le plan stylistique, dont les influences musicales, parfaitement intégrées, s’étendent des Rolling Stones ou des Faces aux Gorillaz, au trip hop et au jazz, en passant par le punk et même par le reggae. Il s’agit d’un album profondément humain, très réfléchi et sans fard, entre classicisme et modernité, où les textes, les mélodies et les arrangements ne sont jamais surfaits, puisque le propos de ce disque, que Stinson a entièrement financé avec ses propres deniers, n’est pas d’en mettre plein la vue ou les oreilles, mais de faire partager, avec honnêteté, justesse et lucidité, une part d’humanité, avec son lot d’espoirs et de désenchantements. C’est donc la cohérence de cette démarche qui permet à la collection de chansons a priori hétéroclite dans laquelle Village Gorilla Head consiste de constituer mine de rien, sans que cela soit jamais dit de manière explicite et sans que cela soit jamais forcé, une sorte de concept album introspectif sur la quête du sens de l’existence, sur ce que c’est que de faire sa vie. C’est ainsi grâce à des textes subtils, dont certains incorporent avec finesse une dimension humoristique souvent aigre-douce, que Stinson se livre à une méditation au fil de laquelle, depuis le premier morceau du disque (Home Without a View) jusqu’à celui qui le clôt (Someday), il ne tranche jamais entre l’espoir et son infirmation, laissant l’auditeur libre de se décider à croire en la vie, ou en tout cas en la sienne, ou de considérer au contraire que tout n’est finalement qu’illusion, vanité et poursuite du vent.

 

J’arrête là mon laïus et je reproduis plutôt les textes de trois des onze chansons qui figurent sur l’album, afin qu’ils s’expriment d’eux-mêmes et que chacun puisse ainsi se faire sa propre idée…

 

 

HOME WITHOUT A VIEW :

 

lookin for a little peace

maybe some days you don't need to hear the truth

there's a place for every war and every other tear

a place for everyone

and everyone's fears

do you trust yourself at night

do you trust yourself at all

take another look outside do you see it raining

or maybe even worse

 

not in my house

not in my room

not in my home

my home without a view

 

got to take a walk outside got to hear the traffic

I need a little noise

a murder on the bus

a dealer and his shame

a baby that just wants a different name

do you ever even think twice

do you ever even think at all

 

everybody's talking loud and all at once

with a poison in their tongues

 

there's gotta be a better view

 

VILLAGE GORILLA HEAD :

 

I can see you're bleeding from your laugh

you tried to stop it with an axe

you fill the holes with styrofoam

you drive your hammer with a nail

plastic made of sheets

your claustrophobic dreams

your dyin to make it

feel so real

 

arm and arm you fall into your day

there's always something missing from your lips

you break the silence with a scream

he's never even seen you move your mouth

watched you grind your teeth

feeling so complete

you're dyin to make it

feel so real

 

you laugh

you're dyin to make it

feel so real

 

SOMEDAY :

 

you've got a close eye on the world outside

from the inside of your cage

you're staring through the cracks in the drapes for a key

with a midget on your back goin blind and mean

how much could you ask for

how much would you ask for

 

something of use will come

of these worn out shoes

something of use will come

of these painful dues

 

the bastard's wearing the dresses now

he bitches no one calls him by his name

my baby she's got the blues

another rapist grows into his running shoes

how much could you ask for

how much would you ask for

 

dear god can't you just leave me alone

said the martyr to the thief

there's not enough room in this reflection for two

and now one of us is gonna have to leave in peace

someday something of use will come

of these dried up tears

something of use will come

of the blood and the blues if we waste another year

it's always someday

 

you lift yourself from the gutter to the grave

they'll fax you your last rights

well maybe I said everything is all right

well they're just not unbearable

 

yet how much would you

ask for how much could you ask for

someday something of use will come

of these lives that we choose

someday something of use will come

of the blood and the blues of this wasted youth

something of use will come.

 

 

 

FÉVRIER/ MARS/ AVRIL 2004

 

 

Quelques conseils musicaux :

 

            _ EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN : Perpetuum mobile

            _ EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN : Silence is sexy

            _ TOOL : Lateralus

            _ ROZZ WILLIAMS AND GITANE DEMONE : Dream home heartache

            _ MAD SEASON : Above

            _ PEACH gb : Giving birth to a stone

 

Quelques conseils de lecture poétique :

 

            _ HENRI MICHAUX : Épreuves, exorcismes

            _ PAUL CELAN : Choix de poèmes

            _ SALAH STÉTIÉ : L’autre côté brûlé du très pur

            _ RAINER MARIA RILKE : Poèmes à la nuit

            _ PIERRE JEAN JOUVE : Les Noces

 

Deux essais dont je recommande la lecture :

 

            _ PAUL VIRILIO : Ville panique

            _ LUC GWIAZDZINSKI : La Ville 24 heures sur 24

 

« This is my favorite sad story, forget me not

Or I’ll forget myself

I’ve got a few things that I’m afraid of

Sometimes I just can’t face myself

This is my favorite sad story, forget me not

Or I’ll forget myself

I guess I’ll just tuck myself away tonight

You know it’s been one of those days

 

Every pretty flower

Every lovely flower

Every deadly flower

Hides its life inside of shame » (Rozz Williams – RIP)

 

 

le souffle premier rime avec le dernier

naître et dénaître, s’ouvrir s’oublier

le temps d’un soupir, buée qui expire

la rosée fraîche déjà s’évapore

le rêve insufflé voit son souffle coupé

 

 

« Wake up young man, it’s time

To wake up

Your love affair has got to go

For ten long years the leaves

To rake up

Slow suicide’s no way to go

Blue, clouded grey,

You’re not a crack up

Dizzy and weakened by the haze

Moving onward

So an infection not a phase

The cracks and lines from

Where you gave up

They make an easy man to read

For all the times you let them

Bleed you

For little peace from God you plead

And beg

For little peace from God you plead » (Layne Staley – RIP)

 

« There’s a place in the corner where your dead friends leave » (Blixa Bargeld)

 

Adieu mes amis. Les misères savent parfois s’accorder sans même s’entendre, sans même se connaître.

Une balle dans la tête, une corde et une seringue. C’est tout ce que cette vie avait à nous offrir.

 

 

 

DÉCEMBRE 2003/ JANVIER 2004

 

 

Lors de la dernière mise à jour de cette rubrique, je conseillais l’acquisition du dernier album de Marilyn Manson ; et si je ne souhaite pas aujourd’hui revenir sur cette suggestion, j’aimerais néanmoins nuancer cet enthousiasme et même y mettre un bémol…

 

Le 28 novembre dernier, je suis allé assister au concert de Marilyn Manson qui avait lieu à Bercy. C’était la quatrième fois que je faisais cette démarche, mais j'avoue ne pas y être allé cette fois-là avec le même enthousiasme qu'avant, ne m’attendant pas de toutes les façons à vivre un moment extraordinairement intense. En fait, je suis l'évolution de Manson depuis 1994, année où je l'ai découvert un peu par hasard avant de m'intéresser plus sérieusement à son cas, mais si je me suis vraiment passionné pour son travail pendant les premières années, je pense qu'il stagne un peu depuis quelque temps déjà, même si son positionnement reste cohérent et qu'il sait toujours produire quelques morceaux intéressants (comme Spade ou Para-noir, qui figurent tous deux sur son dernier album). C'est d'ailleurs surtout son concept scénique qui me semble s'essouffler, tant celui-ci ne connaît plus d'évolution que sur le plan de l'habillage théâtral, alors que le choix des morceaux qui sont retenus pour être joués lors des tournées est de plus en plus convenu, parce que basé sur le seul critère de l'optimisation de l'efficacité du show, au détriment d’une subtilité et d’un caractère multidimensionnel que le répertoire de Manson pourrait pourtant aisément permettre. Au bout du compte, j'ai de plus en plus l'impression que Marilyn Manson s'est enfermé dans une cage artistique et idéologique dont il ne peut plus sortir, car il ne saurait le faire qu'en brisant des barreaux qui sont autant de liens avec ses geôliers, son public, qui l'emprisonne en même temps qu'il garantit sa situation. Il va donc de plus en plus dans le sens des envies de ses fans, dans le sens de cette communauté qu'ils sont censés partager ensemble et avec lui, s'institutionnalisant et faisant par la-même le jeu d'un certain conservatisme, puisqu'il s'agit alors de conserver des bases déjà acquises et vulgarisées et d’en rester à leur dénominateur commun plutôt de les révolutionner ou de les développer plus avant – ce qui est, par définition, une position contre-nature pour un artiste dont le propos est d'être d'avant-garde. Cela reste cependant cohérent dans le cas particulier de Manson, qui se définit avant tout comme un "entertainer" et qui articule une conception quasiment politique de ce statut; mais cela amoindrit tout de même sa marge de manœuvre, sa liberté artistique se réduisant de plus en plus avec le temps, notamment sur le plan de l'expérimentation formelle, qui tend à être cantonnée au cadre restreint et presque refoulé des faces B des singles (je pense notamment à quelques titres étonnants, comme Diamonds and Pollen ou The mind of a lunatic…).

Placée d’emblée sous le signe du baroquisme, l’œuvre de Marilyn Manson s’est toujours inscrite dans l’espace d’une certaine tension, d’une certaine ambiguïté, entre la putasserie et l’intégrité, celle-là se devant paradoxalement de garantir celle-ci en l’habillant de telle sorte qu’elle puisse survivre et se répandre dans un environnement forcément hostile. Mais alors que ce positionnement ambigu a su fonctionner correctement durant les premières années, il semble aujourd’hui que ce qui devait duper la société de consommation pour la retourner contre elle-même en la battant à son propre jeu s’est quelque peu perdu en chemin ou a dû réviser ses ambitions, faute de pouvoir les mener à terme proprement. Le véritable intérêt de la démarche de Manson n’a pourtant jamais tant été d’amuser une partie quelque peu excentrique de la masse que de faire preuve, sous des dehors délirants et surréels, d’un réalisme aigu ; et je n’aurais probablement pas adhéré à son art si je l’avais considéré comme un simple service de divertissement prodigué à une foule en mal de carnaval et de travestissement. Bien sûr, lorsque je parle de réalisme pour qualifier le travail de Marilyn Manson, je n’utilise pas ce terme dans son sens usuel, comme lorsqu’on l’emploie pour définir la littérature de Zola ou pour catégoriser un art dont le souci principal serait de coller à une réalité naturelle ou culturelle et d’en produire une représentation fidèle. Je veux dire en fait que, loin de consister bêtement dans un divertissement sans substance qui préviendrait l’homme de la réflexion, l’imagerie volontairement délirante et abusive de Manson a généralement pour véritable intérêt de faire particulièrement sens, et en cela de faire preuve d’un réalisme certain, par rapport à l’évolution de la société et, plus généralement, par rapport à la condition humaine et à ses contradictions séculaires. Esthétiquement basé sur le déploiement halluciné d’un onirisme sale, sur le détournement de la symbolique judéo-chrétienne et sur la récupération d’éléments d’imagerie empruntés aussi bien aux régimes totalitaires qu’aux films d’horreur, l’art de Marilyn Manson tire donc sa valeur surtout de la mesure dans laquelle il joue sur les apparences pour les retourner contre elles-mêmes et pour poser la question du sens ou du non-sens qu’elles masquent et qui se cache derrière leur effervescence. Or, c’est précisément l’horizon de l’interrogation du sens qui sous-tend le jeu d’imageries dans lequel l’art de Manson consiste qui me semble être de plus en plus occulté lors des prestations scéniques du groupe, au profit de l’efficacité d’un spectacle de plus en plus adapté aux attentes immédiates, et donc aussi aux limites, d’un public majoritairement adolescent. Ce doit être ça, la différence entre le théâtre et le show : au théâtre, il s’agit de faire en sorte que la confusion de la présence et de la représentation dans laquelle consiste la mise en scène donne lieu à la révélation paradoxale de l’abîme qui sépare les deux dimensions en question, afin que cet abîme se donne à être ressenti et à être sondé le plus profondément possible, alors que dans le cas d’un show, il s’agit juste de donner en spectacle une représentation collée à elle-même quitte à rester à sa propre surface, dans le seul but d’en mettre plein la vue à des spectateurs divertis le temps d’un clin d’œil. C’est donc à Marilyn Manson de choisir entre ces deux options ; et peut-être serait-il temps pour lui d’exiger à nouveau plus de lui-même et aussi de ses fans, afin que la grenade de combat en explosion constante qu’il ambitionnait d’être (« a hand grenade that never stopped exploding », in Mechanical Animals) ne devienne pas à la longue un pétard trop mouillé pour simplement pouvoir éclater…

 

Pour prolonger cette réflexion sur la mise en perspective réciproque de la présence et de la représentation notamment grâce à la mise en scène de la subversion des valeurs morales établies, j’aimerais évoquer ici l’œuvre de Jean Genet, dont j’ai récemment lu les poèmes (Le condamné à mort et autres poèmes suivi de Le funambule, paru chez Gallimard) et dont Marilyn Manson gagnerait probablement à s’inspirer de la démarche radicale. En effet, d’inspiration classique sur le plan formel, la poésie de Genet met à profit la qualité d’une écriture riche et variée, formidablement précise et précieuse, pour développer une esthétique amorale, et même sciemment immorale puisque basée sur l’inversion des valeurs sociales, où le raffinement parfois élégiaque et toujours spirituel rime avec l’obscénité et la trivialité revendiquée en même temps que sublimée. La virtuosité du style de Genet permet ainsi de mêler dans un même élan la solennité d’une célébration sincère de la transcendance et la crudité d’un appétit sexuel et d’un mode de vie presque exclusivement orientés vers la marginalité et la transgression. À travers la déclinaison de poèmes qui sont autant d’hymnes à la beauté supérieure d’une homosexualité saintement morbide et criminelle, Genet met donc en œuvre une esthétique à la fois métaphysique et anti-métaphysique qui s’apparente en quelque sorte à une version ténébreuse et abyssale de l’iconologie gay développée par Pierre et Gilles : il compose des cantiques à la gloire des mœurs de bas-fonds qu’il fait ainsi littérairement monter aux cieux en les érigeant comme modèles paradoxaux d’innocence et de vertu. De cette manière, en se livrant corps et âme à une transfiguration du réel qu’il opère grâce à la magie funeste de son verbe sorcier, Genet nous invite à sonder l’abîme entre la présence et la représentation en dévoilant une réalité qui d’emblée n’est que théâtre et dont la représentation ne peut consister en fait que dans la mise en abîme de la présence, dans la mise en scène pratiquement rituelle de la théâtralité essentielle et abyssale dont l’érection des figures viriles ou graciles est la gardienne symbolique et réelle. En ce sens, parce qu’elle invite à la conception et au sentiment de la concomitance essentielle de la confusion infinie de la présence et de la représentation et de l’abîme également infini qui sépare celles-ci, la transfiguration dans laquelle consiste l’entreprise artistique de Genet est en quelque sorte le symétrique contraire de la défiguration pratiquée dans le Théâtre de la Cruauté tel qu’il a été envisagé par Antonin Artaud. En effet, pour dire les choses schématiquement, Artaud estimait que le théâtre, s'il ne voulait pas devenir moribond parce que voué à la facticité, se devait de ne pas consister dans la représentation ou dans la figuration illusoire d'une réalité qu'il désignerait sans l'être proprement, mais qu'il devait au contraire être une présence en soi absolument contemporaine à elle-même, une réalité urgente et aiguë qui se jouerait véritablement dans le temps et dans l'espace d'une non-représentation. Pour rester vivant, le théâtre ne devrait alors surtout pas revenir à la reproduction a posteriori et plus ou moins artificielle d'une réalité qui serait en elle-même absente au moment de la représentation. Au contraire, il devrait se défaire de cette structure dialectique pour se jouer proprement, au degré le plus premier possible, de la manière la plus âpre et la plus viscérale, dans le temps et dans le lieu exacts d’une représentation infiniment déjouée, soit dans ceux du jeu provoqué par l’éclosion d’une présence sans ordre pré-établi, c’est-à-dire finalement dans l’espace d’une défiguration, d’une déflagration. Ainsi, la transfiguration opérée par Genet et la défiguration désirée par Artaud se rejoignent fondamentalement en ce qu’elles s’opposent toutes deux à la conception classique de la dialectique du théâtre, qui veut que celui-ci soit essentiellement basé sur la reproduction d’une présence par une représentation, mais elles divergent tout aussi fondamentalement en ce que la poésie et le théâtre de Genet ramènent le réel à la symbolique, comme si la présence était en elle-même essentiellement en représentation, alors que l’univers d’Artaud revient à l’annihilation de toute dimension représentative afin que la présence se joue telle quelle, purement et proprement, le temps d’une explosion à la fois vitale et mortelle. Dans les deux cas, il s’agit donc de faire du théâtre paradoxalement contre le théâtre, ou plus exactement contre la dialectique inhérente à la nature représentative du théâtre, mais si cette opposition est manifeste dans le Théâtre de la Cruauté, puisqu’il s’y agit de laisser se dérouler la présence sans la représenter, elle est plus sinueuse dans la poétique de Genet, qui consiste dans la mise en abîme réciproque de la présence et de la représentation. En effet, chez Genet, si la présence a une dimension essentiellement représentative et symbolique, la représentation n’est pas pour autant équivalente, sur le plan ontologique, à la présence, si bien que le théâtre, c’est-à-dire le jeu sur la représentation, ne consiste en fait que dans la révélation toujours en creux de la vérité de la présence telle qu’elle se donne à la représentation contre la représentation elle-même sans substance dans laquelle le spectacle social réside absurdement. Il s’agit donc pour Genet d’opérer une transfiguration du réel en mettant en scène la sur-théâtralité d’une représentation ritualisée en tant que telle afin que le degré de révélation en creux de la vérité en présence soit paradoxalement proportionnel au degré de facticité du trop plein de la représentation. Ainsi, le Théâtre de la Cruauté et la poétique de Genet se rejoignent fondamentalement en ce que leur essence commune est de révéler la présence telle quelle ; mais ils divergent principalement en ce que le Théâtre de la Cruauté, radicalement anti-métaphysique, ne se joue que dans la présence la plus brute, au degré le plus premier possible, alors que la transfiguration mise en scène par Genet consiste dans la subversion de la représentation (surtout sociale et religieuse) dans son propre élément, toujours au second degré