LA
CONFUSION AMBIANTE
ou
Télécharger le document en format Word
(.rtf)
Ce
texte, écrit entre le mardi 30 avril et le jeudi 2 mai 2002, constitue
une lettre que je décidai de rédiger en réponse à
un manifeste politique qui prônait, par rapport à la situation
consécutive aux résultats du premier tour de l’élection
présidentielle de l’année 2002, une position radicalement
différente de celle que j’avais défendue dans le cadre du
manifeste que j’avais moi-même fait circuler à propos du
même sujet.
Cette opposition ne m’empêcha pas de trouver le
manifeste en question tout à fait intéressant, notamment parce
que très significatif de l’état d’exaspération
qui caractérisait alors bon nombre de citoyens français de tous
âges et de toutes catégories sociales.
Je
profitai alors de l’explicitation des nuances de ma position personnelle
- explicitation que je pouvais me permettre dans le cadre de cette
réponse quand la neutralité nécessaire du manifeste « Chaque
citoyen, chaque individu, se doit… » que j’avais écrit
précédemment ne m’en laissait pas le loisir - pour
développer une analyse plus profonde et plus détaillée de
l’état civique de la société française.
Monsieur,
J'ai lu votre texte avec
attention, et afin que je puisse vous répondre et mieux vous dire quelle
est ma position, j'aimerais que vous me permettiez de remettre certaines
données en perspective et de partir de bien loin peut-être, pour
vous décrire correctement quelques caractéristiques de ce que
j'appelle "la confusion ambiante", que je crois être la
vérité sociologique de la France d'aujourd'hui.
Il n'y a, à mon sens,
de bonheur authentique et durable que dans le respect de soi, et dans le
sentiment intime d'être bien là où l'on devrait être.
Je crois que vous me suivrez sur ce point, et que nous nous accorderons
sans problème sur le caractère fondamental et structurant du
rapport au bonheur et de l'idée que l'on se fait de celui-ci, que l'on
considère le cas de l'identité personnelle de chaque individu, ou
que l'on étende sa réflexion au cadre plus général
d'une société ou d'une communauté.
Or, le monde occidental, tel
que nous le connaissons et tel que nous l'habitons, s'est laissé aller
depuis déjà bien longtemps à une telle inertie que, de
dérive en dérive, au fil du temps et à l'horizon quelque
peu béat d'un progrès et d'une idéologie tant
vantés, il a perdu en chemin la mémoire et la connaissance de ce
qui fait son essence, de la logique à partir de laquelle il s'est
constitué et selon laquelle il se doit de fonctionner pour être en
phase avec ce qui fonde le mouvement qu'il veut pour lui-même. Ainsi,
notre société, hantée par la logique publicitaire et
dominée par celle du spectacle et du mythe, s'est-elle laissé
aller à promouvoir l'idée du bonheur comme un droit naturel et
comme une norme, ainsi qu'à le vendre comme un acquis, avec tout ce que
cela suppose de paradoxal, d'ambigu, et de déstructurant.
Pour l'heure, nous vivons
donc, et les jeunes générations sont nées, dans un monde
qui a tellement fantasmé son assise et sa victoire qu'il en est venu à
vouloir oblitérer tout ce qui dérangerait son rêve ou qui
ne conviendrait pas, qui ne s'intègrerait pas voire qui ferait tache,
dans son cadre, érigé comme système normatif. Si bien que
ce monde, très affairé à rêver, et puis,
progressivement, à fuir en avant, a subrepticement perdu le sens de ce
qui le fonde et de ce à partir de quoi il s'est constitué pour
être ce qu'il a été, ce qu'il est maintenant, et ce qu'il
sera dans l'avenir.
Dans une civilisation qui
refoule et tente de gommer toute trace de ses conditions d'existence
premières, avec tout ce qu'elles comportent d'âpreté,
d'indifférence, de mortalité et de vacuité essentielle, la
logique politique selon laquelle les nations sont dirigées et les individus
se vivent comme citoyens, comme êtres humains - voire même comme
êtres, en règle plus absolue - est sens dessus-dessous. Les gens
n'en sont que d'autant plus déçus, amers, puis enragés,
lorsqu'ils éprouvent finalement la réalité comme une
promesse non tenue.
Voilà donc la vision
que j'ai de la société française, et si mon analyse peut
paraître réactionnaire, elle ne l'est que dans la mesure où
je bâtis mes convictions grâce à une démarche
philosophique, en elle-même non réactive, qui tend à les
fonder dans l'absolu, et qui me sert de cadre référentiel par
rapport auquel je "réagis", lorsque la confrontation des
situations occurrentes avec lui m'amène à tirer des conclusions
négatives. Parce que mon but est de fonder absolument une authentique
philosophie de l'immanence, c'est-à-dire parce que mon but est d'habiter
proprement l'existence, je m'efforce de faire en sorte d'une part, de ne pas
sacrifier la philosophie à l'urgence et à l'action que la
contingence suscite - et ce, afin de ne pas être le pantin aveugle que
cette vie nous pousse tendanciellement à devenir - et d'autre part, de
ne pas démissionner du présent pour l'assumer et le vivre
pleinement.
Laïc et très
sensible à l'absurdité des choses, je tâche d'en finir avec
le cauchemar de la métaphysique en traçant et en fondant le cadre
de définition d'une immanence qui, sans nostalgie et sans
défectuosité intrinsèque, pourrait se passer de la
référence à une transcendance avec laquelle elle formerait
sinon un couple basé sur la dichotomie et la schizophrénie. On
pourrait donc dire que mon idéal est en quelque sorte de
réconcilier et de faire fusionner - d'identifier - les autorités
spirituelle et temporelle, atemporelle et actuelle. C'est là la base de
ce que j'appelle ma "politique extérieure", par opposition
à la logique introspective qui commande à la manière, que
je mets en œuvre, de faire l'épreuve de moi-même, de mon
identité et de mon statut, de ma (de mes) valeur(s) et de ma (de mes)
vérité(s).
Tout cela peut
paraître très abstrait et même insensé, voire
écœurant, lorsque que le sujet qui est censé nous
intéresser pour le moment est le désespoir concret et la
misère, au moins morale, de toute une partie de la population
française qui, lasse d'être frustrée, ne sait plus à
quel saint se vouer et crie fort son insatisfaction, alors que, d'un autre
côté, la plupart de ceux qui s'érigent comme
défenseurs de la République sont tout aussi confus, et souvent
amers.
Mais vous comprendrez mieux,
désormais, que ma démarche intellectuelle n'a rien à voir
avec celle de ces jeunes qui défilent dans les rues et qui scandent des
slogans, souvent en forme d'insultes, et dont le pré-conditionnement
mental qui les pousse, mécaniquement, comme par instinct, à ne
pas interroger les fondements de l'idéologie qu'ils croient être
la leur, me navre tout autant que vous. Vous comprendrez aussi que je n'ai pas
été élevé au catéchisme de la
République, et que ma pensée est autrement plus
élaborée et originale que ce fameux "politiquement correct"
que les élites et les gardiens du temple récitent, et que vous
dénoncez avec quelque raison.
Non seulement je ne
m'accorde pas avec l'idéologie dominante (je ne me considère
même pas comme un humaniste: j'ai de l'affection pour l'humain, je le
respecte, et je lui porte une estime plus ou moins grande selon les cas et
selon les individus, mais je n'en fais pas le centre de ma vision du monde)
ainsi qu'avec la façon dont la société française
fonctionne et se trouve hiérarchisée, mais en plus, en tant que
marginal qui a sciemment sabordé les opportunités de
carrière et d'intégration du système qui lui
étaient proposées afin de se dissocier clairement, et de ne
surtout pas relever, de la vanité d'une logique fallacieuse, je les
réfute presque complètement et assume ce choix jusqu'au bout.
En effet, probablement plus que beaucoup, j'ai eu à faire
face directement à la médiocrité de ce monde et des
élites qui en font la propagande, et c'est sans transition et sans
ménagement que j'ai eu à en faire les frais, à titre
personnel.
Aussi, lorsque je me suis
livré, au soir du 21 avril de cette année 2002, à
l'exercice du défilé politique - habitude sociale qui n'est
d'ailleurs pas du tout la mienne - je n'etais pas particulièrement fier
de ma présence au sein d'un cortège de gens dont je ne me sens
pas vraiment proche, et, avec les quelques personnes qui m'accompagnaient, j'ai
plutôt passé mon temps à ironiser sur les slogans qui
fusaient ci et là tandis qu'étaient chantés des hymnes
à la musique paradoxalement fascisante (ce qui n'a rien de surprenant,
en fait...), voire même à m'indigner de la bêtise du
comportement de certains. Je n'étais pas vraiment heureux d'être
là, mais il m'a néanmoins semblé que ma présence
dans cette manifestation s'imposait à moi, parce qu'elle s'inscrivait quand
même dans la logique de l'engagement que j'avais décidé
d'être le mien, pour des raisons personnelles, et non parce que je me
serais laissé embrigader par des instances qui n'ont aucune
autorité sur moi, et avec lesquelles je n'ai aucun lien ou presque.
Il faut dire que mon propos,
contrairement à celui d'autres personnes dont j'ai eu a souffrir le
compagnonnage, physique lors de cette manifestation, et moral en règle
plus générale, n'est pas du tout de diaboliser Jean-Marie Le Pen,
ainsi que ses idées et son Parti, mais de les réfuter, en
proposant, comme je l'ai fait, un argumentaire rationnel, dont le but politique
premier était de dissiper la confusion qui régnait dangereusement
dans les esprits et dans les média, après que les
résultats du premier tour de l'élection présidentielle
avaient été annoncés.
Le texte que j'ai fait
circuler ne diabolise personne, et il ne doit pas être compris comme une
insulte lancée aux électeurs du Front National, simplement parce
qu'il voteraient pour ce parti, ou à Le Pen lui-même, à
propos duquel, lorsque je dis qu'il a agi avec un opportunisme plus que proche
du machiavélisme, je ne fais qu'analyser objectivement la tactique, en
me référant, sans connotation morale nécessaire, à
cette philosophie politique et stratégique que l'on rattache au nom de
Machiavel.
Comme vous, les slogans
creux et peu chers, et les injures débitées sans que l'on ait
pris d'abord le temps de la réflexion, m'affligent profondément,
à moins que je sois d'humeur à en rire. Je comprends votre sentiment
de révolte par rapport à une majorité "bien
pensante" hégémonique dont l'on ne peut pas
nécessairement dire qu'elle ait proprement raison, et qu'elle sache
vraiment pourquoi elle est dans le vrai, lorsqu'il s'avère que c'est le
cas (à ce sujet, comment ne pas faire la grimace lorsque certains veulent
imposer l'idée que la jeunesse fait totalement front contre les
idées de Le Pen, alors qu'une bonne partie des jeunes de France ont
voté pour lui, et que leur existence est comme passée sous
silence, comme si elle était indigne d'être mentionnée?). Je
suis contre la toute-puissance et l'omniprésence des idées de
cette caste qui entend dicter, et presque imposer à tous, une version
officielle de la vérité des choses. Je n'ai aussi aucune
sympathie pour ces pages internet ou ces manifestes où l'on peut se
défouler en crachant sur quelqu'un, même lorsqu'il s'agit de
Jean-Marie Le Pen, qu'en l'occurrence, je combats moi-même.
Mon texte avait avant tout
vocation à éclaircir les horizons obstrués par la
confusion ambiante, et à dire juste pourquoi et en quoi ceux qui
étaient fondamentalement contre la politique prônée par le
Front National devaient se reprendre, analyser calmement la situation, et en
tirer les conclusions qui, à mon sens, s'imposaient (et au moment
où je rédige cette lettre, j'en reste convaincu) - à
savoir aller voter pour Jacques Chirac au second tour de cette élection,
non seulement afin d'éviter que l'absence de leur voix ne participe de
l'aggravation de la confusion et d'un basculement politique, au moins relatif,
contraire à leurs aspirations, mais aussi pour faire en sorte que les
compteurs soient comme remis a zéro, que les jeux restent ouverts,
et qu'il y ait une place pour le débat et le travail à la remise
en question indispensable du fonctionnement de la société.
Il y a, en ce moment, en
France, un élan révolutionnaire qui en restera peut-être
à l'état larvaire, ou qui pourra s'autodétruire, mais qui
pourra aussi, si et seulement s'il est convenablement canalisé,
s'exprimer de multiples façons et offrir des possibilités
d'impact et d'influence sur le cours des choses. Et la démarche que je
me suis employé à présenter a essentiellement pour but de
viser à l'élaboration et à la réalisation de cette
canalisation utile que je viens d'évoquer, afin que le "jeu"
démocratique reste possible, et qu'il soit même rendu
particulièrement propice au débat et à l'action, pourvu
que l'on sache exploiter intelligemment la situation actuelle.
Sachez que lorsqu'il
s’agit de la chose publique, et jusqu'à preuve du contraire,
j'estime être un vrai démocrate, et que je n'ai appelé
à faire barrage au Front National que parce que, et dans la mesure
où, je croyais - et je crois toujours - que non seulement ce n'est pas
le parti que la France, dans sa majorité très large,
réclame, mais que c'est en plus précisément celui dont
elle ne veut pas; la situation que nous connaissons ces temps-ci n'étant
pour moi que le fruit d'une terrible confusion multiforme dont je me refuse
à faire le jeu.
Mais s'il devait
s'avérer un jour qu'un Le Pen rassemblait vraiment la majorité du
peuple français et que celui-ci adhérait vraiment à son
discours et à son idéologie, en connaissance de cause et en son
âme et conscience, même si cela ne changerait rien à mes
convictions profondes, j'accepterais cet état de fait et je n'irais pas
hurler dans la rue que le droit impose que les élections soient
annulées. J'en tirerais les conclusions qui s'imposeraient à moi,
et je choisirais vraisemblablement de quitter ce pays. Je considèrerais
simplement que le type de citoyenneté que les Français auraient
appelé de leurs vœux ne correspondrait pas à l'idée
que je me fais de la démocratie, avec tout ce que celle-ci suppose
fondamentalement de respect mutuel de l'intégrité des espaces
privés et public dans le cadre de leur rapport d'intrication, et soit
qu'il serait en contradiction avec lui-même, soit qu'il relèverait
d'une logique autre, à laquelle je ne souscris pas assez pour accepter
de me soumettre à la juridiction.
Pour l'heure, j'ai
appelé à plébisciter l'idée de la démocratie
contre toute dérive fasciste éventuelle, parce que je crois que
c'est là ce que le peuple veut. En faisant cela, j'aurai voulu rappeler
le peuple à lui-même, et lui proposer de réfléchir
à ce qu'il veut vraiment, et, si son souhait profond est bien celui que
je pense qu'il est, de tirer les conclusions qui vont dans son sens. J'ai
appelé à agir de telle sorte que le second tour de
l'élection présidentielle laisse les horizons les plus ouverts
possibles (dans les limites de ce que les conditions présentes peuvent
permettre, bien sûr) et pour que chacun ait, dans un futur proche ou
lointain, le plus de chance et le plus d'espace possibles pour exprimer, et
pour vivre, ses désirs et ses revendications.
J'ai appelé à
voter massivement pour le candidat Chirac (en sachant que plus le vote en sa
faveur sera massif, et moins il sera compris comme étant relatif
à sa personne ou à son programme) pour que le débat
politique indispensable non seulement puisse avoir lieu, mais qu'il soit rendu
carrément incontournable, aussi bien parmi les partis politiques
"représentatifs" de la population, qu'au sein même de
celle-ci, parmi le peuple, à l'échelle de la nation.
Pour le reste, ce serait -
et ce sera, si le scénario que je préconise advient effectivement
- à tout un chacun, d'agir librement, aux prises avec les aléas
de cette vie qui n'est ni juste ni injuste, non seulement pour la
défense de ses intérêts personnels, mais aussi pour qu'une
certaine idée de la citoyenneté soit proprement assumée et
mise en œuvre. C'est aussi à cela que ma sorte de manifeste
appelle; et c'est aussi ce qu'il faut comprendre dans ce titre à la
forme d'injonction: "chaque citoyen, chaque individu, se doit...".
En tant que philosophe, pour
la raison strictement personnelle d'une exigence intime de cohérence
interne, mais aussi afin d'être rigoureux et de définir sans
ambiguïté le statut de mon engagement (ou en tout cas d'en fournir
la clé), j'ai essayé de fonder dans l'absolu une sorte de
"théorème de la citoyenneté", qui puisse servir
de référence, et à la lumière duquel on pourrait
concrètement juger des situations que l'actualité
présente, en les remettant en perspective. Pour ne pas trahir, ou
simplement pour ne pas compromettre, cet idéal de "politique
extérieure" que je vous ai décrit plus haut, j'ai voulu que
mon engagement soit en parfaite harmonie, depuis son alpha jusqu'à son
oméga, avec la philosophie plus générale que je
développe (philosophie dont les termes, les préoccupations, et le
contenu, sont pourtant bien éloignés de ceux de la vie politique
française), et j'ai également voulu que sa déclaration
porte la trace de son inscription dans son cadre, de la place qu'il peut y
avoir.
C'etait bien là le
rôle imparti aux trois paragraphes finaux, plus abstraits, dont beaucoup
ont pu dire que le dernier était illisible et inutile.
Ces trois assertions,
présentées à partir de l'aval pour remonter vers l'amont,
c'est-à-dire en commençant par la moins fondamentale et la plus
locale pour remonter vers la source, constituaient le témoignage et la
démonstration de l'assise d'un engagement, non évident parce que
non pré-conditionné, se constituant de lui-même,
logiquement, dans l'absolu. Ce sont pour moi comme trois commandements qui
présenteraient et expliqueraient mon engagement, dans l'absolu et en
l'occurrence, qui en diraient le sens et en définiraient le pourquoi, le
statut, et la mesure.
En l'occurrence, il s'est
agi, et il s'agit encore, pour moi de m'ériger, dans l'humble mesure de
mes possibilités, autant que mes capacités et que ma place dans la
société me le permettent, contre la confusion et contre le
fascisme, dont j'ai pu croire, et je crois encore, qu'il était, et qu'il
est, susceptible de faire une avancée d'ordre qualitatif dans la vie
politique française, et de compromettre la sûreté intérieure
du pays ainsi que la qualité et le poids de son influence à
l'étranger.
Car venons-en finalement au
fait: à titre personnel, je récuse totalement l'idéologie
hypocrite que le Front National de Jean-Marie Le Pen véhicule. Et si je
ne souhaite pas du tout l'interdiction de ce parti (pas seulement, comme
certains, parce que ce serait contre-productif et que la mouvance qu'il
représente renaîtrait encore plus forte sous une autre forme, mais
parce qu'en tant que démocrate, je suis contre le principe même),
il m'apparaît clair, après analyse, que la lutte contre son
message et sa politique s'inscrit directement dans la logique qui
définit le sens de mon engagement, et qu'elle est même, suivant
cette logique, nécessaire.
Populiste, Jean-Marie Le Pen
se nourrit de la confusion ambiante et il cherche à l'entretenir, afin
d'asseoir ses intérêts personnels et d'étendre l'influence
et le pouvoir d'une idéologie qui est, quoi qu'on puisse en dire - et
malgré les masques derrière lesquels elle se cache ou qu'elle
utilise pour atténuer son discours, en attendant la victoire -
fondamentalement fascisante.
En effet, que penser d'un
homme dont la sympathie, la fascination même, pour le 3eme Reich et la
politique hitlérienne sont bien connues (pléthore de
témoignages l'attestent clairement, sans l'ombre d'un doute et sans
ambiguïté), et dont l'amitié renouvelée et les
accointances durables avec d'anciens officiers nazis, et autres
néo-représentants de cette mouvance, sont historiquement
démontrées, sinon que son inspiration profonde est fasciste? Que
dire de cet homme dont nombre des personnes qui l'ont fréquenté
un temps, et dont l'ancienne épouse elle-même, témoignent
non seulement du caractère violent et autoritaire, mais aussi du
racisme, de la xénophobie, et de l'antisémitisme
exacerbés, ainsi que de la tendance au révisionnisme, si
marquée qu'elle le poussait, apparemment, à interdire à
ces filles de regarder le documentaire "Holocauste"?
Et que dire d'un parti qui,
sous prétexte qu'il veut sauver une culture française mythique et
déformée en favorisant l'enracinement et le rapport à ce
qu'il impose comme étant la norme de l'universalité, entend
dicter politiquement les canons de l'esthétique, et défavoriser
puis empêcher non seulement les métissages culturels, mais aussi
l'exercice de toute avant-garde ou mouvement marginal en rupture avec le
consensus populaire, et même la représentation des œuvres
d'auteurs aussi importants que Beckett (l'un des écrivains qui m'ont le
plus marqué), Brecht (celui qui écrivait que "le ventre de
la bête immonde est toujours fécond") ou Kafka (dont
l'influence sur la littérature mondiale est tres
généralement reconnue)? Comment, enfin, qualifier cette attitude
qui consiste à jouer sur les peurs (peur de la dissolution de
l'identité, de l'envahissement...) et les fantasmes (rêves
d'autarcie, de pureté...) des gens, à se jouer d'eux, pour les
exploiter dans le but d'asservir insidieusement, puis de manière
autoritaire, une population déboussolée?
Le chef du Front National
essaie d'exploiter la définition du bonheur que j'exposais au
début de cette lettre, en la grimant de sorte à la
présenter de façon à ce qu'elle ait l'air d'aller
naturellement dans le sens des instincts les plus primaires et les plus
étriqués de l'homme, et en en prostituant le principe sans
vergogne ni scrupules. Il tente de substituer aux véritables forces
morales, c'est-à-dire au respect responsable de soi et a la
sensibilité, une sorte de fermeté martiale basée sur
l'indifférence et sur l'oblitération, l'exclusion, de tout ce qui
dans la complexité du réel n'appartiendrait pas à un camp
imaginaire, dont les frontières seraient tracées au couteau, de
manière définitive et dogmatique. Il tend enfin à faire
croire aux hommes que la condition nécessaire et suffisante pour qu'ils
soient là où il devraient être, pour qu'ils soient en phase
avec eux-mêmes, est de s'accrocher à un lopin de terre qui les a
vu naître somme toute par hasard, sans sens particulier.
Il donne au peuple à
voir des mirages, des trompe-l'œil, et des épouvantails, afin de
les manipuler; il utilise le populisme pour asseoir à terme un
régime au moins fascisant, si ce n'est purement fasciste.
Examinons seulement la
formule simple mais si bien trouvée dont Le Pen s'est servie tout au
long de sa campagne. "Je suis socialement à gauche,
économiquement à droite, et plus que jamais, nationalement, je
suis Français", a-t-il ainsi pu déclarer avec assurance.
Remarquons
déjà que cette formule a ceci d'intéressant, sur le plan
stratégique, qu'elle a ce pouvoir d'exploiter la division bien existante
entre ceux qui croient encore, plus ou moins aveuglement, dans la pertinence
des termes et notions à partir desquels le débat et le
système politiques se structurent traditionnellement, et ceux qui ont
perdu toute foi en eux, et qui les jugent plutôt, voire tout à
fait, obsolètes. En effet, quiconque raisonne dans les termes habituels
de la politique française, aura vite fait de trouver ce slogan
contradictoire et démagogique, dans la mesure où il serait
significatif d'une volonté de passer outre les différences
catégorielles les plus élémentaires pour essayer de manger
à tous les râteliers, au prix de la cohérence de sa démarche.
Alors que pour tous ceux qui sont las de la division idéologique entre
une gauche et une droite finalement indifférenciées, pareilles
quant à leur fond et quant aux résultats de leur action (soit
leur échec relatif), ces mots peuvent paraître providentiels,
parce que se défaisant enfin d'une idéologie jugée caduque
et vaine.
Pour le candidat d'extrême droite, ce slogan a donc ceci
d'intéressant qu'il lui permet de pointer du doigt une différence
sociologique réelle et d'attiser le feu, de creuser le fossé qui
existe entre les Français divisés sur ce sujet, jusqu'à
les opposer carrément, comme s'ils appartenaient à deux factions
ennemies.
Très naturellement,
presque tous les Français pourraient se dire socialement à
gauche, économiquement à droite, et nationalement
Français; et la formule de Le Pen a toutes les allures d'un hymne
fédérateur. Mais en réalité, elle tend à
faire s'opposer ceux qui n'y verraient que l'expression du bon sens même,
et ceux qui refuseraient d'y adhérer, parce qu'elle ne serait qu'un
slogan démagogique vide de tout contenu précis. De là,
toute une rhétorique visant à marquer, à aggraver, et
à récupérer cette opposition entre des gens simples qui
n'aspireraient qu'a aller dans le sens naturel des choses - le peuple
véritable - et des bourgeois infatués - les élites, les
nantis - qui compliqueraient tout pour les confondre et les maintenir dans
l'indigence.
Moi-même d'ailleurs,
qui souffre du rejet de ma démarche par un système pour la
logique et le fonctionnement duquel je conçois une certaine
détestation, je pourrais me sentir touché par ce refus, que Le
Pen affiche, de s'inscrire dans les termes traditionnels, quasiment
imposés, du débat public.
Moi-même, qui méprise l'idéologie dominante,
son caractère robotique, et son inanité, je pourrais, comme Le
Pen, m'affranchir des règles classiques du raisonnement politique, et
faire mien son slogan.
Mais j'utiliserais alors ses mots dans un sens à peu pres
contraire à celui qu'ils leur donnent, dans une optique
complètement opposée à la sienne.
Lorsque Jean-Marie Le Pen se
dit être socialement à gauche, ce n'est en fait qu'une
manœuvre stratégique pour appeler les plus faibles et ceux qui se
sentent menacés, afin qu'eux, les vassaux, les serfs, le choisissent,
lui, comme suzerain qui les prendrait en charge et qui les assisterait; afin
qu'ils décident de le suivre comme on suit un père, un chef, un
Duce, un Führer, comme, enfant, on se laisse aller à s'agenouiller
entre les jupes de sa mère érigées pour l'occasion en
remparts rêvés infranchissables contre un univers par trop
inquiétant. Le Pen endosse le costume magnifique d'un père ferme
mais rassurant, et il se joue de la faiblesse de certains citoyens, en
développant chez eux une mentalité d'assistés, pour les
asservir progressivement.
De même, lorsqu'il
déclare être économiquement à droite, il ne fait que
dire implicitement que sa politique sera fructueuse et rentable pour ceux qui
sauront le suivre, c'est-à-dire pour ceux qui sauront d'abord
l'élire. Outre le fait que l'exposition de cette deuxième
dimension de sa vision et de son programme sert déjà à le
démarquer de la gauche - dont il dit se rapprocher sur le plan social,
mais avec laquelle il s'agit de ne surtout pas l'identifier parce qu'il ne veut
rien avoir à faire avec elle - elle a surtout pour but de jouer sur
l'instinct de cupidité des gens, en attirant l'attention sur
l'idée implicite que la politique du Front National est profitable
financièrement, c'est-à-dire qu'il y a grâce à elle
de l'argent à se faire, du capital à accumuler.
Enfin, avec sa revendication
si enflammée d'être Français, de l'être plus que
jamais, et d'en être fier, Jean-Marie Le Pen espère raviver
l'instinct grégaire d'un peuple déjà constitué,
dont les membres pourraient, s'ils acceptaient de croire au sens d'une
naissance pourtant fortuite dans un lieu de hasard, s'enorgueillir d'une valeur
ancestrale et mythique, qu'ils n'auraient même pas à fonder par
eux-mêmes, puisqu'elle leur reviendrait de droit, de par leur sang, de
par leur héritage génétique naturellement si noble et si pur.
Ainsi, lorsqu'il n'y aurait plus rien à quoi se raccrocher, lorsque l'on
n'aurait plus rien de quoi avoir des raisons d'être fier, dans des
époques troubles et incertaines comme celle que nous vivons par exemple,
il resterait toujours, sans qu'il soit besoin d'invoquer une logique
particulière, cette valeur que représente en soi le fait
d'être Français, et non d'être d'ailleurs.
Sécurité,
argent, et fierté. Voilà un triptyque idéal dont chacun
peut bien rêver, et se laisser tenter par le programme politique qui le
met en avant et qui le promet.
Servilité,
cupidité, et orgueil insensé. Voilà surtout la
vérité de ce que le Front National veut éveiller au plus
profond des citoyens français, afin de jouer sur ce qu'il peut y avoir
de plus vil et de moins glorieux en chacun de nous, pour mieux manipuler le
peuple et asseoir la légitimité d'une prise de pouvoir
personnelle, et d'un régime, encore une fois, fascisant.
Jean-Marie Le Pen prend le
plus mauvais de la gauche, de la droite, et du patriotisme, et il en fait les
bases de sa politique.
Profondément réactionnaire, anti-progressiste, et
autoritaire, il se pose hypocritement comme le héros des victimes et des
rebelles, alors qu'il en est en fait l'adversaire offensif et le fossoyeur
idéologique.
Dans ces conditions, il m'a
semblé impératif de ne pas le laisser accentuer une dissension
sociologique réelle pour en tirer profit. En effet, on peut concevoir la
France d'aujourd'hui comme se divisant en deux. Il y aurait d'une part, ceux
qui, comme vous, ressentent la diabolisation du Front National comme une
injustice voire comme une aberration, contre un parti républicain tout
aussi légitime que les autres, et en faveur d'une caste dirigeante et de
la main-mise d'un prêchi-prêcha prétendument
républicain sur le débat d'idées; et d'autre part, ceux qui
considèrent qu'on ne saurait, en aucune manière, mettre le parti
fascisant de Jean-Marie Le Pen sur le même plan que les autres formations
politiques qui, malgré leurs défauts d'ordres divers, resteraient
démocratiques. Il y aurait d'un côté ceux qui défendent,
presque religieusement, une logique républicaine désormais
traditionnelle qu'ils considèrent comme acquise; et de l'autre, ceux qui
contestent la confiscation par cette même logique du monopole de
l'idée démocratique, et qui militent pour qu'on la remettent en
cause en la confrontant à d'autres manières d'appréhender
l'organisation des sociétés, comme celle, par exemple, que le
Front National propose.
Le problème ici,
c'est que les positions défendues par chacun de ses deux camps sont tout
aussi légitimes et tout aussi confuses l'une que l'autre, dans la mesure
où elles visent pareillement à pérenniser l'assise de la
liberté de penser et de s'exprimer, mais qu'elles s'opposent dans cette
quête sur la question de ses modalités, pour des raisons plus ou
moins argumentées, et plus ou moins étayées d'exemples,
mais qui ne sauraient leur conférer un statut autre que celui
d'opinions, et non de philosophies.
C'est parce que, bien que
rationnelles, les positions antagonistes sur la question de
l'égalité de la légitimité du Front National et des
partis républicains traditionnels me sont apparues inconciliables -
comme des opinions que chacun pourrait avoir sans les avoir
véritablement fondées, et dont on pourrait ainsi débattre
à perte sans que, faute de fond proprement défini, on puisse
aboutir à une conclusion satisfaisante - qu'il m'a semble que je me
devais d'exprimer un point de vue philosophique sur la question, et de ne le
divulguer publiquement que dans la mesure où je l'aurais fondé
dans l'absolu. Ce n'est donc pas que par souci d'harmonie personnelle, pour
m'assurer de la rigueur de la mise en œuvre de cette idée
spéciale que je me fais de ma "politique extérieure",
mais aussi pour faire en sorte que soit produite, quelque part, une parole
politique, en rupture avec le climat actuel, qui fonderait dans l’absolu
une "logique de la citoyenneté", et qui pourrait,
potentiellement, endiguer les dérives consécutives à la
dissension idéologique que j'ai dépeinte, que j'ai
décidé d'écrire un texte, et d'essayer de le faire
circuler parmi des gens de toutes conditions sociales et de toutes couleurs
politiques.
Voilà donc, monsieur,
les raisons qui m'ont amené à prendre position contre le Front
National - quitte à associer pour une fois ma voix à celles des
défenseurs d'un système dont la réalité occurrente
me fend aussi le cœur - en rédigeant le manifeste que ma
mère a pris soin de vous transmettre.
Voilà pourquoi il m'a
semblé impératif d'agir.
Si, pour une raison ou pour une autre, je ne m'étais
pas engagé de la manière dont je l'ai fait, je crois que je me
serais laissé gagner, dans une certaine mesure, par la confusion
ambiante que j'aspire à dissiper.