CHAQUE CITOYEN, CHAQUE INDIVIDU, SE DOIT...

 

 

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Ce texte, rédigé le mardi 23 avril 2002, constitue un manifeste que j’écrivis en réaction aux résultats du premier tour de l’élection présidentielle tels qu’ils avaient été révélés deux jours plus tôt, laissant la très grande majorité de la population et de la presse dans la stupeur et dans la confusion.

Il s’était alors agi pour moi de proposer une analyse de la situation qui soit synthétique, claire et non partisane, afin d’aider à dissiper la confusion ambiante, génératrice d’une véritable anarchie idéologique…


 

 

 

 

Incontestablement, le premier tour de l'élection présidentielle de cette année 2002 aura été l'occasion d'une victoire sans précédent pour le Front National de Jean-Marie Le Pen, mais une bataille victorieuse n'a jamais résumé l'histoire d'une guerre, dont elle ne saurait être nécessairement la conclusion ou un tournant décisif, surtout lorsqu'elle est marginale par rapport à son cours normal.

 

Le fait que Le Pen accède au second tour de cette élection aura été qualifié de "séisme politique" par un grand nombre de commentateurs français et étrangers, aussi bien dans le cadre de la presse nationale que dans le monde entier. Mais, s'il est vrai qu'une telle situation semblait encore pratiquement impensable il y a à peine un mois, les deux dernières semaines qui ont précédé le jour du scrutin l'avaient vu devenir de plus en plus possible jusqu'à être même probable. En effet, les derniers sondages indiquaient que Lionel Jospin était en chute libre, perdant environ 6 à 6,5 points par rapport à ce qui était prévu initialement, tandis que le candidat du Front National en avait gagné au moins 4 ou 5, et cela au même moment où Jean-Pierre Chevènement s'avérait s'affaiblir en proportion (ce qui montrait bien qu'il n'arriverait pas à faire barrage au FN en récupérant efficacement un certain électorat particulièrement préoccupé par la question de la souveraineté nationale et de la sauvegarde de la culture française).

J'ose croire que beaucoup d'électeurs attentifs mais malheureusement isolés avaient su faire cette analyse ; et si les politologues de tous bords ont été très majoritairement plus que surpris par l'événement, ce fameux "tremblement de terre", alors il faut croire aussi que la géologie politique dont ils se veulent les champions et les experts n'aura pas été pratiquée avec la rigueur scientifique qu'ils revendiquent si souvent.

 

En effet, qu’a-t-on pu observer tout au long de cette campagne électorale ?

 

_ La division de la gauche plurielle - c'est-à-dire "la division des gauches", dans tous les sens du terme, tant l'emploi d'un singulier apparaît pour l'heure légèrement impertinent, et tant la maladresse des partis représentatifs de ces sensibilités a été manifeste (il faut dire que pour beaucoup des gens du "peuple de gauche", il se sera agi dans cette élection de faire en sorte que le premier ministre sortant ne passe au second tour que de justesse, de la façon la moins glorieuse possible, afin que le résultat du scrutin fasse clairement état d'un mécontentement vis-à-vis de sa politique récente, et qu'il le force à aller dans leur(s) sens);

_ la dérive démagogique que l'on a pu observer dans le traitement du thème de l'insécurité alors que ceux-là qui dénonçaient cette dérive l'ont fait avec une nonchalance qui, loin de rassurer les personnes concernées par ce problème, a sûrement contribué à accroître leur sentiment d'incompréhension, de colère et d'indignation;

_ le matraquage médiatique autour d'un second tour annoncé entre Chirac et Jospin, qui a poussé tous les insatisfaits à faire tout pour que cette projection qui semblait comme imposée et fatidique ne se réalise pas comme ça, sans que le scrutin porte clairement la trace d'un sentiment de révolte et d'une volonté de changement, par opposition à l'immobilisme et à la distance supposés des deux responsables en question (cela, tandis que la réaction de nombre de démocrates à la même propagande devait être de ne pas se déranger, ou de ne pas contrarier leurs plans de vacances, pour un événement finalement assimilé au néant, au rien);

_ la maladresse, d'ailleurs reconnue, du candidat socialiste qui n'a pas su garder le cap contre les pressions multiples (il faut dire que la tâche qui lui incombait était particulièrement difficile et qu'il s'est retrouvé victime d'une situation que l'histoire jugera vraisemblablement très injuste), et qui s'est laissé entraîner en dehors de son propre terrain de campagne, voire même sur celui de ses adversaires, avant d'être suffisamment déstabilisé et désorienté pour sombrer dans l'hésitation, la confusion, et même la contradiction;

_ le très fort taux d'abstention dû à une lassitude généralisée par rapport au débat (au verbiage?) et à l'action (l'inaction?) politiques, qui a favorisé l'augmentation de l'importance relative, c'est-à-dire de la proportion effective, d'un vote contestataire souvent confus et extrémiste: ressentant la surdité et la cécité d'hommes politiques qui n'auraient plus accès à la connaissance de la vérité sociale du pays que par le truchement absurde d'instituts de sondage et de conseillers en communication, et qui par là même ne feraient plus corps avec la nation qu'ils entendent représenter et diriger, c'est quelque chose comme la moitié du peuple français qui s'est soit abstenu de voter, soit décidé à assumer cette fois coûte que coûte son désir inassouvi de bouleversement...

 

Voilà en vrac quelques-uns des éléments cruciaux qui ont fait que les conditions pour une percée de l'extrême droite pouvaient être réunies, pour autant que le candidat de cette mouvance sache saisir l'occasion avec un opportunisme plus que proche du machiavélisme. Or, Jean-Marie Le Pen a su faire l'économie des scrupules qui l'auraient gêné pour manœuvrer, et il a ainsi pu profiter, au milieu de la confusion ambiante, d’une vague qui le portait subrepticement vers là où il est maintenant.

 

Tout cela dit, si l'on tient compte de l'abstention et si l'on sait être lucide par rapport à l’indétermination qui a toujours caractérisé un électorat populaire aujourd’hui écœuré et acculé à la révolte (les nouveaux votants pour le FN seraient souvent des ouvriers ou des chômeurs dégoûtés de ne pas profiter aussi des fruits de la croissance), ainsi qu’un certain électorat de droite qui a pu voter pour Jacques Chirac ou pour Edouard Balladur par le passé, mais qui aurait alors déjà pu accorder ses voix à Le Pen, pour peu qu'il franchisse un petit pas et que le climat s'y prête, on s'aperçoit que le poids de l'extrême droite française s'est bien sûr renforcé, mais qu'il ne s’est peut-être pas tant accru, sur le plan quantitatif. Nous vivons toujours dans le même pays: les résultats de ce premier tour de l'élection présidentielle ne sont pas significatifs d'une augmentation massive du nombre de votants d'extrême droite. Par contre, maintenant que ce triomphe, principalement médiatique, a eu lieu, il est clair que certains esprits xénophobes, jusque-là réticents à transgresser ce qu’ils ressentaient eux-mêmes comme un tabou, ou encore hésitants du fait d'une fausse pudeur ou d'une fausse honte qu'on appelle communément la lâcheté, vont s'échauffer et se mettre à militer plus ouvertement pour ce qu'ils croiront être leurs convictions. Les résultats de ce premier tour de l'élection présidentielle ne sont pas significatifs d'une hausse vraiment sensible du nombre d'électeurs acquis à l'extrême droite, par rapport à ce que l'on connaissait ces dernières années, mais, dans la confusion générale, si l'on ne réagit pas avec force et volonté, ils peuvent provoquer une banalisation et une avancée d'ordre qualitatif des idées xénophobes et fascistes dans la société française.

 

Il convient donc de ne pas s'y tromper et de souligner fortement que c'est avant tout une défection considérable et une dispersion certaine - un désordre profond - dans le camp très majoritaire de ceux qui ne veulent en aucun cas du Front National, plus encore que l'avancée des idées de ce parti ou que l'extension de son électorat, qui ont permis la réalisation de la situation actuelle. Pour tous ceux qui refusent que la banalisation des idées fascistes et xénophobes soit entérinée et devienne durablement effective, et pour tous ceux qui ne veulent pas voir la France régresser et perdre considérablement de son prestige et de son influence dans le monde, il s'agit de ne pas reproduire les mêmes erreurs, de se reprendre, et de ne pas hésiter.

Il est donc impératif que tous les anti-racistes dotés du pouvoir de vote (y compris ceux qui sont inquiets à cause des problèmes liés à l'insécurité et à la mondialisation, dont la colère et le message auront été de toutes les façons entendus, et seront désormais incontournables) accordent leur voix au candidat Chirac, quoi qu'ils puissent penser de lui, afin que Le Pen fasse le plus petit score possible, et que la symbolique de sa victoire du 21 avril dernier soit contrebalancée par une humiliation cinglante, qui ramènerait l'extrême droite à son véritable poids - poids relativement important mais qui n'a, encore une fois, pas tant progressé que cela. Il faut que les résultats du second tour montrent clairement que ceux du premier ne sont pas vraiment significatifs de la réalité politique française; et alors, mais seulement alors, on pourra gérer cette crise sans l'oblitérer, en en limitant les dégâts mais en en tirant les conséquences qu'en son âme et conscience, on jugera nécessaires.

 

Il s’agit pour l’heure de ne pas se laisser confondre par les difficultés futures que les échéances législatives pourront éventuellement présenter, et de faire front pour répondre comme il se doit à la véritable urgence du moment.

 

Si, et seulement si, l'ombre du fascisme est clairement dissipée lors du second tour de l'élection présidentielle, alors les élections législatives prochaines pourront constituer le véritable rendez-vous démocratique de cette année 2002, en permettant un affrontement politique classique entre les forces républicaines de gauche et de droite, même si l'extrême droite sera mobilisée plus que jamais, et que les conditions d’alliance entre les diverses listes seront très compliquées. D'un côté, les électeurs de gauche pourront, s'ils se mobilisent massivement, s'exprimer dans leur diversité, afin que leur sensibilité particulière et leur différence soient entendues, respectées, et représentées le mieux possible (dans le mesure permise par les institutions et le mode de scrutin actuels) au sein d'une coalition générale socialiste dont la totalité des victoires pourrait permettre à la gauche de rester à Matignon (ce qui impliquerait une nouvelle situation de cohabitation). De l'autre côté, l'électorat de la droite républicaine, s'il se mobilise aussi, aura la possibilité de conférer à son camp les pleins pouvoirs pour conduire totalement la politique de la France pendant cinq ans. Ainsi, que l'on soit de droite ou que l'on soit de gauche, si l'on est républicain, ou tout simplement démocrate, et si l'on refuse de se laisser duper et de faire le jeu d'un fascisme hypocrite, on a tout intérêt à faire barrage à Jean-Marie Le Pen en votant pour Jacques Chirac au second tour de l'élection présidentielle, en reportant le véritable débat démocratique au moment des élections législatives.

 

 

Chaque citoyen, chaque individu, s'il se respecte en tant que tel, se doit de s'opposer au fascisme.

 

Chaque citoyen, chaque individu, se doit, s'il se respecte, de faire ses propres choix; et c'est ce que la démarche que ce texte explique et propose devrait garantir de pouvoir.

 

Chaque citoyen, chaque individu, se doit, à partir du moment où il entend attribuer à son existence propre une valeur et un statut, et dans la mesure de la nature de cette valeur et de ce statut qu'il considère, d'être cohérent avec lui-même et d'agir en conséquence, en oeuvrant à l'institution de la validité de la logique qui les fonde ainsi qu'à son actualisation constante, afin de garantir l'effectivité, la pérennité, et surtout le sens, de cette logique.

 

 

A. B.

 

 

PS: si cette analyse de la situation politique actuelle vous a semblé dire clairement l'essentiel de ce qui est à dire aujourd'hui, et si elle vous a paru assez convaincante pour pouvoir être utile, n'hésitez pas à la faire circuler autour de vous et à la répandre comme vous le voudrez, de la manière la meilleure et la plus efficace possible.

 

 

 


 

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